Thomas d’Aquin


THOMAS D’AQUIN (PARIS, 1611)

[Les thèses thomistes défendues par Giovanni Matteo de Rispolis]
Léonard GAULTIER (vers 1561-vers 1635), graveur
Jean MESSAGER (vers 1580-1649), éditeur
1611
Burin
Feuille : 45,2 x 36 cm
Belgique, Bruxelles, KBR, S.IV. 86233.

© Claire Rousseau

États
Un seul état : Belgique, KBR, S.IV. 86233 et S.I. 16668 (épreuve rognée)

Bibliographie
2009, CAMBOURNAC, p. 91 ; p. 223, fig. 99 ; 2013 [2015], MONTAGNES, p. 333-344

Lettre, image et commentaire
L’estampe ayant été étudiée par Bernard Montagnes d’après un cliché que nous lui avons offert en décembre 2014 à l’occasion de son quatre-vingt-dixième anniversaire, nous reproduisons ici son analyse tout en ayant, dans la transcription de la lettre et dans les notes, rectifié quelques oublis ou modifications. Que soit ici remercié l’auteur pour le généreux partage de son travail.

Quelques remarques doivent être ajoutées :
Pierre de l’Estoile (1546-1611) mentionne dans son journal la bordure bien taillée de la thèse[1]. Force est de reconnaître que ce qu’il en subsiste dans les deux exemplaires examinés ne suscite aucun enthousiasme. La bordure d’origine aurait-elle été retaillée ? À moins que Pierre de l’Estoile n’ait considéré que la partie inférieure contenant le cartouche et les armoiries, partie, de fait admirable.
Un dessin, peut-être préparatoire, est conservé à la Bibliothèque nationale d’Espagne [Voir ci-après].
Dans l’auréole du saint est gravé son titre : Doctor Angelicvs
Léonard Gaultier avait déjà été requis pour graver la vignette de titre d’un ouvrage de Giovanni Matteo de Rispolis publié à Paris, deux ans auparavant, en 1609 [Cat. 390].
La présente estampe servit de modèle à la création de peintures au Nouveau Monde, par exemple à Quito (Équateur) [Voir ci-après].

[1] Daniel-Antonin Mortier cite Pierre de l’Estoile à partir des Mémoires-journaux de Pierre de l’Estoile : 1574-1611, Paris, Tallandier, tome 11, 1883, p. 119. L’original conservé au Département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France n’a pas été consulté (cote : Français 10302).

Texte de Bernard Montagnes revu et corrigé :

Les thèses défendues par le bachelier maltais Jean Matthieu Rispolis[1]

Les tournois théologiques, en forme de défenses de thèses, étaient l’une des manifestations publiques de chaque chapitre général afin que le défenseur accède au grade de maître en théologie. À Paris, lors du chapitre de 1611, la faculté de théologie avait désigné pour chaque séance académique quatre bacheliers chargés d’argumenter contre les Dominicains. Les autres ordres religieux aussi se proposaient d’entrer en lice. La festivité doctrinale commence, le dimanche 15 mai 1611, par la soutenance du bachelier maltais Jean Matthieu Rispolis, qui a l’honneur d’inaugurer les écoles de Saint-Thomas.
« Le dimanche d’auparavant [avant Pentecôte] il y eut une Responce en Théologie faicte par le P. de Rispolis, Maltois, ce fut la première qui se fit en cette belle Escole de S. Thomas, achevée nouvellement de bastir par le soin des Religieux de ceste Maison […]. Celuy qui présidoit en ceste dispute s’appelle le P. Billaud, Docteur rare en mérite entre ceux de la Faculté de Paris, et Vicaire général de la Congrégation de leur Ordre en France. La Thèse, qui estoit d’une invention et d’un artifice ingénieux, fut dédiée à M. le Nonce [Robert Ubaldini], avec qui s’y trouva avec M. de Boulongne [Claude Dormy, évêque 1600-1626], M. de Grenoble [Jean de La Croix de Chevrières, évêque 1607-1619], M. de Montpellier [Pierre Fenouillet, évêque 1607-1652] et plusieurs personnes de qualité et de doctrine[2]. »
Le placard[3] de cette soutenance est une œuvre talentueuse, gravée par Léonard Gautier, dont le chroniqueur Pierre de l’Estoile, à qui parvint un exemplaire, reconnut dans son journal que « la bordure desquelles, magnifique et bien taillée, me contenta plus que ne fist l’escriture et le fond de ses propositions, si subtiles pour moy que je n’y pouvois mordre[4] ». Selon l’anonyme Description des choses plus remarquables qui se sont passées en l’assemblée du Chapitre général des Frères Prescheurs en leur convent de Paris, le 20 du mois de May 1611, la thèse de Rispolis « estoit d’une invention et d’un artifice ingénieux ».

[1] Voir la notice de celui-ci par Étienne Forte dans ses recherches sur les vicaires provinciaux de Malte : Archivum Fratrum Prædicatorum, 1965, 35, p. 147-148 ; 1975, 45, p. 273.
[2] Description des choses plus remarquables qui se sont passées en l’assemblée du Chapitre général des Frères Prescheurs en leur Convent de Paris le 20. du mois de May 1611, Paris, 1611, p. 6.
[3] Le placard a été signalé par Aliénor Cambournac, L’image de saint Thomas d’Aquin après le concile de Trente (1567-1700), dans Mémoire dominicaine, 2009, Série thématique, 9, p. 91 et fig. 99, p. 223.
[4] Cité par Daniel Antonin Mortier, Histoire des maîtres généraux de l’Ordre des Frères Prêcheurs, t. 6, p. 165. Mortier (p. 165-172) relate longuement les disputes qui troublèrent la suite des discussions théologiques touchant l’autorité du pape sur le concile et la question de l’infaillibilité. Les thèses défendues par de Rispolis sont plus sagement scolaires.

Le placard de thèses est dédié au nonce Ubaldino [dans le cartouche en bas de l’estampe] :

Illmo et Reumo D.D. Roberto Vbaldino, Epis. Politiano, Sed. Aposcae Nuntio. / Fr. Io: Mattheus de Rispolis Melitensis .S. / Tibi summe Prædrum Ordinem diligenti (cui, decus et lumen e[st] D. Thomas,) quid offerre dareq[ue] maius possu[m] quàm ipsum Doctore[m] / Angelicum ? Absq[ue] eo enim, Quid foret Theologia ? Quid tot Theologiæ Asseclarum studium ? Quid contra Hereticorum / insultus Propugnaculum ? Omnino non potui, nec debui, hoc ingressu p[rim]o in Scholam Thomeam alium mihi deligere / cuius sub alis protegar quam Illum Vbaldinum carum Deo hominibus suscipiendum, Vale.

[Traduction]
À l’illustrissime et révérendissime Seigneur Robert Ubaldino, évêque de Montepulciano, nonce du siège apostolique, le fr. Jean Matthieu de Rispolis, Maltais, salut.
À toi qui chéris grandement l’Ordre des Prêcheurs (dont saint Thomas est l’honneur et le flambeau) que puis-je t’offrir et te donner de plus précieux que le Docteur Angélique en personne[1] ?
Car sans lui que fût-il advenu de la théologie ? Que fût devenue l’ardeur des disciples si nombreux de la théologie ? Que fût devenu le rempart contre l’assaut des hérétiques ?
Oui, je ne pouvais ni ne devais, pour ma première entrée dans l’école de saint Thomas[2],
me choisir un autre patron sous les ailes duquel je serais protégé que le très illustre Ubaldo reconnu publiquement comme cher à Dieu.

Deux analyses du placard annonçant la joute académique sont nécessaires, l’une des thèses théologiques (« l’écriture et le fond des propositions »), l’autre du décor iconographique (« la bordure magnifique et bien taillée »). Le graveur a eu l’habileté de placer les textes dans la structure de l’image pour ne faire qu’un.

[1] Giovanni Matteo de Rispolis fait hommage au nonce Ubaldo du tableau représentant Saint Thomas en docteur angélique, sur lequel ont été inscrites les thèses à défendre.
[2] Au couvent de Saint-Jacques, la soutenance de Giovanni Matteo de Rispolis inaugurait la salle dite des Écoles de Saint-Thomas (Mortier, VI, p. 165). Le public prenait place dans la galerie des Écoutes.

Les thèses théologiques[1]

[1] Les titres latins retenus sont ceux mentionnés sur le placard.

Thèses in Deo

Au sommet de la composition, plane la colombe divine, d’où émanent des rayons entre lesquels sont inscrites les thèses concernant la Trinité.

Principium Trinitatis a nullo
• Fil[i]us a solo Patre
• Stus Stus mittitur a Patre et filio
• in Diuinis p[er]sonis est ordo
• vna num[ero] n[at]ura e[st] in trib[us] p[er]sonis
• no[n] disting[uitu]r a verb[o] si ab eo no[n] pro[cedit]
• Sus Sus e[st] a duob[us] velut ab vno
• Verbu[m] e[st] propriu[m] genito
• ingenitu[m] e[st] p[ro]priu[m] Patri
• pater generat na[tu]ra no[n] volo[n]tate
• trinitas nat[uralite]r no[n] e[st] cognoscib[ilis]
• persona significat relat[ion]em
• o[mn]is dist[inctio] e[st] p[er] relationem
• rel[atio] identificatur cum essentia
• Verbu[m] p[ro]cedit ex cog[nitione] creatura[ru]m
• St[us] Sti non e[st] gen[eratio] sed spir[atio]
• processio Verbi e[st] gener[atio]

Thèses Angelus

À gauche, les thèses s’inscrivent sur les plumes des ailes de saint Thomas :

Per suam substantiam se naturaliter cognoscit, et quo / superior est eo pauciorib[us] speciebus intelligit.
• Cognoscit singularia, sed non mysteria gratiæ seipso
• Meruit suam beatitudine[m] et peccare non potest
• Malus est / obstinatus / in malo.
• Malus post instans suæ creationis peccauit appetende esse ut Deus.
• Primus peccans fuit alijs / moraliter causa peccandi
• Superior illuminat inferiorem
• Est incorrptibilis
• Mouetur localiter / in tempore

À droite de l’épieu :

Componitur genere et / differentia.
• Quilibet est / vnus spe[cie].

Thèses Beatus

À droite, sur l’aile de saint Thomas :

Deum per essentiam videt, et in hoc consistit essentialiter beatitudo / non p[er] aliquam sp[eci]em impressam, vel expressam etiam de po[tenti]â absolutâ
• Lumen gloriae est necessarium simpliciter et nulli creaturæ po[tes]t e[ss]e co[n]na[tura]le
• Diuina essentia nec comprehendi pot[est] nec sine personis videri
• Vnio facta est / in persona.
• Videntiu[m] alius alio perfectius videt.

Thèses sur l’Incarnation

Si homo non peccasset Filius Dei / non incarnatus fuisset.
• non assumpsit exist[enti]am creatam
• Incarn[ation]is terminus / est Christus.

Sur le corps de la plume servant d’épieu :

Necesse est omnem causam 2am prædeterminari a Deo physice ad quemlibet actum, et cui accidit defectus.

Sur le bouclier (décoré des armes de l’Ordre) :

1er cercle :
Deus præfiniuit ab æterno omnia in particulari, nullâ præcedente scientiâ mediâ, quæ non est necessaria ad saluandam libertatem
2e cercle :
• præter auxilium sufficiens e[st] necessarum aliud na[tu]ra suâ efficax vt physicé p[ro]moueat voluntatem ad act[us] supernatural.

Le décor iconographique : « la bordure magnifique et bien taillée »

Le graveur a mis sa signature à gauche sur un socle rupestre : « Leonardus Gaultier / sculpsit, 1611. » Suit l’adresse de l’éditeur : « A Paris, / Chez I. Messager excud ruë S. Iaques a l’Esperance. »
Dans le coin droit du placard, sous le chien emblématique à la torche enflammée, est ainsi annoncée la soutenance : « De his respo[n]debit F. I. M. de Risp. Bacc. die 15 Maii 1611, a Me / ridie ad vesp., in Conu. Sti Iacobi, in Comit. Gener. ff Prædicator. / Præsidente S. M. N. F. G. Billaud Congreg. Gall. Vic. Gen. »

À l’arrière-plan, à droite et à gauche de Thomas, l’artiste a placé un décor maritime, ou plus précisément deux représentations portuaires qui ne se raccordent pas, sauf la commune ligne d’horizon.
Sur la vue de droite, à terre, paraissent des constructions à échauguettes, une tour en bordure du rivage ; en mer des voiles peu discernables arrivent à l’horizon, tandis qu’au premier plan voguent deux embarcations à voile venant au port, celle de droite étant une galère dont la file de rames est bien visible.
Sur la vue de gauche, se dresse sur une éminence escarpée une maison forte. Plus bas se situe une cité remparée, d’où s’élèvent deux clochers. Un pont à arcades donne accès à une tour fortifiée plantée sur un îlot. Au premier plan une embarcation à voile entre dans le port.
Le graveur a-t-il voulu évoquer Malte, comme la galère pourrait le suggérer ? On ne peut l’assurer. Il a représenté un paysage portuaire, avec des fortifications terrestres et une mer sur laquelle naviguent les voiles. Ainsi a-t-il meublé les espaces vides à droite et à gauche de la silhouette de Thomas.

Le docteur angélique, désigné comme tel sur l’auréole, est représenté sur le modèle iconographique antérieur de l’archange saint Michel terrassant le démon[1]. Pour combattre l’erreur dans l’espace terrestre, l’ange exterminateur des hérésies est équipé, en guise d’arme défensive, d’un bouclier décoré de l’emblème des combattants pour la vérité que sont les Frères Prêcheurs. Il est muni, en guise d’arme offensive, d’une plume dont la taille gigantesque évoque l’ensemble de la production théologique du docteur.
Son instrument à écrire lui sert à pourfendre les adversaires de la foi catholique qu’il foule aux pieds. De l’un on ne voit que la tête enturbannée (est-ce un vaincu de Lépante ?) ; l’autre est un vieillard étendu sur le dos. Chacun des deux vaincus est muni de son livre, l’enturbanné dont la droite s’appuie sur le livre ouvert, le barbu appuyé sur le livre fermé. Bien que les mains ne soient qu’un détail de la scène, le graveur les a traitées de manière soignée et élégante. Le combat représenté constitue bien un affrontement doctrinal, dont le théologien se dresse victorieux.
Pourtant la gravité de son beau visage ne manifeste pas la joie du triomphe. Thomas est représenté dans la force de l’âge, front dégarni, tonsure monastique réduite, visage marqué par les rides. Son regard apitoyé, concentré vers les vaincus, révèle la miséricorde de la vérité, forme de sainteté des docteurs[2].

[1] Dans des litanies en l’honneur de saint Thomas d’Aquin, celui-ci est invoqué comme « Ange exterminateur des hérésies ».
[2] Voir ce que j’en ai écrit à propos du Père Lagrange dans La Vie spirituelle 1992, n° 699, p. 191-200.

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