Thomas d’Aquin


THOMAS D’AQUIN [ALBERT DE TRAPANI] (TOULOUSE ?, ?)

S. Thomas Aqvinas
GRAVEUR NON IDENTIFIÉ
D’après Bartholomeus SPRANGER (1546-1611), dessinateur
S. d. [ici : 1628]
Burin
C. de pl. : 7,3 x 5,5 cm ; image au tr. c. : 6,4 x 5,3 cm

Vignette de titre pour Dominique DUNANT (1590-1640), Histoire de la vie, mort, & translation de l’Angelique Docteur S. Thomas d’Aquin de l’Ordre des FF. Prescheurs. Composee par P. F. Dominique Dunant, Religieux de la Congregation Occitaine reformee, de l’Ordre des FF. Prescheurs, A Tolose, par R. Colomiez Imprimeur du Roy, 1628.
France, Toulouse, Bibliothèque municipale – cote : La D 380.

© Claire Rousseau

Lettre
Sous l’image
. S . THOMAS . AQVINAS .

Image
Le saint est présenté à mi-corps, assis à une table de travail, le visage tourné vers la gauche. Les traits du visage sont anguleux et l’ossature des mains laisse deviner une pratique ascétique assez intense. La couronne de cheveux ondulés est en bataille, négligée en quelque sorte. Le saint tient dans la main droite une branche de lys qui se transforme dans sa partie supérieure en crucifix intensément regardé. La main gauche est en légère apposition sur la poitrine. Sur la table reposent un livre ouvert relevé par une sorte de pierre et une lampe à huile. La présence divine est symbolisée dans l’angle supérieur droit par des rayons lumineux qui descendent jusqu’au religieux. En arrière-plan se laisse deviner une architecture d’église ou de bibliothèque conventuelle.

États
Un seul état : France, Toulouse, Bibliothèque municipale – cote : La D 380

Bibliographie
2010, MONTAGNES, p. 448-449 ; 2013, MONTAGNES, p. 327-328.

Commentaire
L’ouvrage qu’illustre la vignette fut, semble-t-il, achevé en toute hâte, à la veille de la translation solennelle des reliques de saint Thomas dans un nouveau mausolée[1]. Est-ce cette précipitation pour répondre à l’immédiateté des évènements solennels qui présida au choix iconographique de la vignette ?
En effet, la gravure reprend en contrepartie une œuvre de Johann I Sadeler (1550-1600) [voir œuvre en rapport]. La planche de Johann Sadeler appartient à une série visiblement consacrée à des saints fondateurs d’Ordres dont saint Dominique [Cat. 133], saint Augustin et saint François, mais aussi à saint Jérôme. Dans le haut de la gravure est inscrit le nom du personnage représenté : S. Albert. Spontanément, le lecteur d’aujourd’hui pourrait penser au maître de saint Thomas d’Aquin, Albert le Grand, qui, bien que non canonisé et non béatifié à la date d’exécution de la planche, était vénéré comme tel dans l’Ordre des Prêcheurs, notamment en Allemagne où il fut évêque de Ratisbonne. Toutefois, une copie allemande non signée de la gravure de Johann I Sadeler conduit à écarter la supposition. La planche d’illustration porte clairement la mention S ALBERT, CARMEL [voir ci-après]. En fonction des trois attributs (lys, lampe à huile, livre), il s’agit de saint Albert de Trapani, appelé également Albert de Sicile ou Albert de Messine (Trapani (en Sicile) vers 1250-1307 Messine). Ce saint, considéré comme l’un des pères de son Ordre, est souvent confondu avec saint Albert de Jérusalem (Castro di Gultieri vers 1150-1214 Saint-Jean-d’Acre), connu comme signataire vers 1206-1214 de la seconde rédaction de la règle primitive des ermites du mont Carmel (dite règle d’Albert patriarche de Jérusalem). Sa fête fut célébrée dans l’Ordre du Carmel dès 1504, puis abandonnée en 1574 et reprise en 1609. L’abandon de la fête au XVIe siècle peut justifier un report dévotionnel sur saint Albert de Trapani comme représentant de l’Ordre du Carmel.
La planche allemande extraite d’un ouvrage, encore non identifié dans le cadre de cette recherche, est en contrepartie par rapport à celle de Johann I Sadeler et peut donc avoir servi de modèle direct à l’illustration toulousaine. Cependant, cette copie montre l’existence d’intermédiaires et il est impossible, à défaut d’un corpus exhaustif, de pouvoir prétendre dresser une lignée des emplois du modèle anversois. Deux autres copies peuvent ainsi être présentées : l’une de Johann Hogenberg (vers 1550-vers 1614) exécutée soit en Allemagne, soit à Malines où œuvra l’artiste [voir ci-après], l’autre de Leonard Gaultier (vers 1561-vers 1635) portant l’excudit de Jean IV Leclerc (1560-1621/1622) [voir ci-après]. Toutefois, à bien des égards, l’iconographie toulousaine de saint Thomas d’Aquin semble plus proche de l’œuvre allemande mentionnée en premier ci-dessus que du savoir-faire de Léonard Gaultier.
Dans le cas présent, il est clair que le nom d’Albert de Trapani a été grossièrement gratté pour faire place à celui de Thomas. Il convient de noter également que le transfert de l’iconographie de saint Albert à saint Thomas d’Aquin peut très bien avoir été réalisé avant l’édition précipitée de l’ouvrage toulousain. En ce cas, Dominique Dunant aurait usé en toute bonne foi d’une transformation antérieure.

On ne saurait cependant cautionner la description de l’image faite en 2010 par Bernard Montagnes qui voit dans la branche de lys la plume d’écrivain de Thomas d’Aquin se métamorphosant en un lys. La représentation se réfère plutôt à une tradition médiévale de branches de lys-crucifix. Mais l’auteur semble ne pas avoir vu le crucifix dont seule la présence justifie le regard et le visage tournés du religieux. De même, rien n’indique que le personnage soit l’auteur du livre posé devant lui.
Le rapprochement entre cette vignette anonyme et l’œuvre de Johann Sadeler conduit à réinterpréter définitivement l’origine de l’image et la figuration.
Sur notre proposition, Bernard Montagnes a publié une note rectificative en 2013[2].

[1] Voir Bernard Montagnes, « L’exaltation de saint Thomas d’Aquin à Toulouse en 1628 », Toulouse, Revue Thomiste, 2010, 110, p. 449.
[2] « Un plagiat iconographique », Toulouse, Mémoires de la société archéologique du Midi de la France, 2013, 73, p. 327-328.

Œuvres en rapport

S. Albert [Siculus]
Johann I SADELER (Bruxelles 1550-1600 Vénétie), graveur
D’après Hans VON AACHEN (Cologne 1552-1615 Prague), dessinateur
S. d. [1580-1600]
Burin
C. de pl. : 15 x 10,3 cm
Allemagne, Wolfenbüttel, Herzog August Bibliothek, Graph. A1 : 2368.

© Herzog August Bibliothek

S. Albert [Siculus], Carmel
GRAVEUR NON IDENTIFIÉ
S. d.
Burin
Image au tr. c. : 9 x 8 cm
France, Toulouse, coll. personnelle.

© Claire Rousseau

S. Albert [Siculus]
Johann HOGENBERG (Munich vers 1550-vers 1614 Cologne), éditeur
S. d. [1580-1614]
Burin
Feuille : 8,8 x 6,7 cm
Allemagne, Wolfenbüttel, Herzog August Bibliothek, Graph. A1 : 1098.

© Herzog August Bibliothek

S. Albertvs
Léonard GAULTIER (vers 1561-vers 1635), graveur
Jean IV LECLERC (1560-1621/1622), éditeur
S. d.
Burin
Feuille : 17,5 x 11,4 cm
Allemagne, Wolfenbüttel, Herzog August Bibliothek, Graph. A1 : 785a.

© Herzog August Bibliothek