Se confiner en Éden (6)

Pour Frère Philippe Jaillot
Pour Frère Olivier de Saint-Martin

La Grande Semaine commence et les dominicains de Toulouse proposent sur leurs réseaux sociaux un « kit » afin de bien vivre la Semaine Sainte à domicile, en famille ou seul, sans aucune célébration liturgique si ce n’est celles suivies à travers les médias.

Les « kits » spirituels didactiques existent depuis longtemps.
En général, leur utilisation ne requiert ni matériel inabordable, ni pratique irréalisable.
Mais un cœur disponible est requis. Et une main ouverte

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De fait, les jésuites indiquèrent de regarder sa propre main pour faire son examen de conscience.
La proposition est toujours valable : elle n’est pas un lavage frénétique en 30 s pour éliminer les virus, mais un examen particulier en cinq étapes comme la main compte cinq doigts, pour éliminer les virus spirituels.

Or, pour éliminer un virus, dit saint Ignace, il faut commencer par rendre grâce pour tous les bienfaits reçus de Dieu.
Sans doute n’est-ce pas l’attitude première quand la peur de l’épidémie prend le dessus, quand la fatigue l’emporte et que la quiétude à venir paraît lointaine.
Et pourtant, la Grande Semaine va le redire : le Christ a traversé la mort et est ressuscité pour que, quoi qu’il arrive, nous ayons sa Vie, que nous soyons des vivants en Dieu. En rendre grâce et en faire son roc.
Rendre grâce a aussi cette vertu de nous détourner de nous-mêmes, de nos problèmes, petits ou grands, bénins ou graves, pour nous tourner vers Dieu.
Et ce décentrement pour mieux se recentrer sur Dieu remet à sa juste place les différents éléments de la vie quotidienne, du lever au coucher du soleil de nos vies.
Et si, comme le dit le verset du psaume 118 inscrit sur la paume, à tout instant l’homme expose sa vie à Dieu dans le souvenir de sa loi, l’examen se conclut non sur l’engagement à la réparation mais sur une remise ultime de soi à Dieu, en un Notre Père qui le loue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Oui, mais c’est un « kit » jésuite, direz-vous.
Certes. Cependant la page de titre de l’exemplaire ici présenté montre, grâce à son estampille, qu’il fut le bien de la communauté des dominicains de Gand.
Et le bien spirituel d’Un Ordre est le bien de toute l’Église, Corps du Christ.
Il ne peut qu’être recommandé de ne pas s’en laver les mains mais d’en bénéficier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Se confiner en Éden (5)

Pour Frère Edouard Divry
Pour Frère Jean-Michel Potin

Le confinement a du bon.
Il invite à redécouvrir les trésors entassés et oubliés, notamment les fonds de livres.
Or, régulièrement, les chercheurs rêvent de reconstituer ce que furent les bibliothèques conventuelles d’Ancien Régime, soit juste avant la Révolution, soit à la période médiévale.

Quand ils ont subsisté, les catalogues des religieux bibliothécaires sont bien pratiques.
Pour la bibliothèque des Jacobins de Toulouse, il est possible de consulter le catalogue de 1683 établi par le Père Laqueille. Le registre donne ainsi un aperçu de la composition de la bibliothèque au XVIIe siècle. Cependant, les informations y sont parfois assez vagues. Par exemple, pour un ouvrage qui a connu de nombreuses éditions, il est impossible de savoir laquelle figurait sur les étagères.

 

 

Néanmoins, la première étape va consister à rechercher dans le fonds de la bibliothèque les ouvrages susceptibles de correspondre à cette liste et de voir s’ils portent une trace d’appartenance.

© Émilie Nadal

 

Ainsi, Émilie Nadal a recensé tous les ouvrages de la Bibliothèque municipale de Toulouse portant le même type d’étiquette utilisé par le couvent des Jacobins.

La marque d’appartenance peut également être une mention manuscrite portée en tête d’ouvrage, en latin ou en français.

© BM Lyon

Parfois, la marque est personnelle indiquant qu’un livre n’était pas en bibliothèque mais à l’usage de tel ou tel religieux. Ainsi en fut-il de l’Année dominicaine de Bernard de Vienne attribuée au Frère Antoine au  XVIIIe siècle.

© Émilie Nadal

Il en était déjà de même au XVIe siècle comme en témoigne cette inscription du Frère Alexandre Sarrazin du couvent de Lyon, mort en 1571 à Villefranche en Beaujolais (aujourd’hui Villefranche-sur-Saône), sur un ouvrage imprimé en 1508.

© BM Lyon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les ex-libris gravés deviennent plus fréquents, qu’ils soient ceux des communautés ou ceux des religieux, notamment des bibliothécaires qui contribuèrent à l’enrichissement du fonds commun sans s’oublier.

Ex-libris du couvent des dominicains d’Augsbourg, XVIIIe siècle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ex-libris du couvent des dominicains de Grenoble, XVIIIe siècle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ex-libris du couvent des dominicains de Lyon, XVIIIe siècle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ex-libris du couvent des dominicains de Eichstätt, 1742.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ex-libris du couvent des dominicains de Bozen, XVIIIe siècle.
Cette fois-ci, la communauté a décidé de faire représenter la titulature du couvent : le Très Saint Nom de Jésus, qui est aussi la première dévotion développée officiellement dans l’Ordre.

© BM Chalon-sur-Saône

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ex-libris du couvent des dominicains de Chambéry, XVIIIe siècle.
L’avertissement emprunté à la première lettre aux Corinthiens est sévère : les Frères auront beau avoir toute la science, s’il leur manque l’Amour, ils ne sont rien.
Néanmoins le confinement en bibliothèque a l’air, sur cette vignette, d’être fort agréable.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ex-libris de Frère Jean Odon de Thesut (1694-1771) du couvent de Dijon, XVIIIe siècle. Ses livres vinrent enrichirent un fonds de plus de 7 000 volumes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ex-libris de Frère Jacques Renaud (?-1758) du couvent de Lyon , XVIIIe siècle.
Frère Jacques fut procureur du couvent de Lyon. C’est à sa mort que le couvent récupéra ses ouvrages personnels.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces ex-libris (qui portent rarement le nom de leur créateur) sont prisés des collectionneurs, il n’est pas rare de les retrouver en vente, extraits de leurs livres d’origine, hélas !
De même, il est fréquent de voir passer des ouvrages portant encore la marque de propriété des couvents.

Preuve, s’il en était besoin, que reconstituer virtuellement une bibliothèque perdue n’est pas une mince affaire et qu’il y faudrait des années de recherches avec la certitude de ne jamais aboutir à un résultat pleinement satisfaisant.

Si durant votre confinement, vous voyez passer des ouvrages dominicains avec leurs marques anciennes, merci de nous les signaler.

À suivre…

A quel saint se vouer ? (5)

Pour Frère Étienne Harant

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les réseaux sociaux de la Province des dominicaux de Toulouse publient ces temps-ci les magnifiques calligraphies de Frère Étienne sans indiquer s’il s’agit d’œuvres de confinement.
En réalisant cette croix-ostensoir, Frère Étienne s’est inscrit dans une longue tradition qui ne compte pas moins que saint Thomas d’Aquin lui-même.

La tradition dominicaine aime à présenter une croix tissée de mots comme étant la croix de saint Thomas d’Aquin. On la retrouve copiée, gravée, peinte sur différents supports et ayant traversé les siècles pour dire la confiance en la Croix du Christ, Salut des hommes.
Au cœur de la croix, chacun peut repérer le « c » du mot Crux, croix.
En allant vers le bas ou vers le haut, à droite ou à gauche, des oraisons jaculatoires, cris du cœur, se lisent.

Crux est quam semper adoro, La Croix du Seigneur est ce que j’adore sans cesse
Crux mihi certa salus, La Croix est mon salut assuré

 

Crux mihi refugium, La Croix est mon refuge
Crux Domini mecum, La Croix du Seigneur avec moi

L’attribution de la prière calligramme à Thomas d’Aquin provient du fait que le saint, traumatisé enfant par un orage durant lequel la foudre tua sa sœur, redoutait plus que tout le tonnerre. Pour surmonter sa peur, il ne manquait de s’en remettre au Christ et de tracer sur lui le signe de la croix.

Cette croix d’oraisons jaculatoires n’a sans doute pas été créée par saint Thomas d’Aquin puisqu’elle est déjà insérée, par exemple, dans un manuscrit de poèmes de saint Venance Fortunat (530-600) conservé dans la bibliothèque de l’abbaye bénédictine de Saint-Gall en Suisse (St. Gallen, Stiftsbibliothek, Cod. Sang. 196, fol. 40). Le manuscrit est daté du Xe siècle.

 

 

 

 

Mais qu’importe ! La Croix du Christ n’appartient ni à un saint, ni à un autre. Elle est le « bien » offert à tout homme.
Vers elle, la foi et l’espérance s’élèvent.
Monseigneur Alexandre Renard (1906-1983), évêque de Versailles puis archevêque de Lyon, le savait, lui qui en possédait une version à porter autour du cou ou au bas de son rosaire. Il ne s’agissait pas d’une amulette mais le moyen d’avoir à portée de main cette prière commune que tant de cœurs avaient déjà récitée pour demander le salut.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Que celle de Frère Étienne guide et soutienne à son tour les croyants.
Et qui sait ? Peut-être parlera-t-on un jour de la Croix-prière de Frère Étienne, comme l’on évoque la Croix-prière de saint Thomas d’Aquin, Croix de saint Venance Fortunat…
Et l’on dira qu’elle parut sur les réseaux sociaux au temps d’une terrible pandémie…

Pour une présentation par Frère Étienne de l’une de ses œuvres en forme de croix, cliquer ici.

Se confiner en Éden ? (4)

Pour Frère Jean-Philippe Rey
Pour Frère Christophe Boureux

Concorde, le bulletin des dominicains de la Province de Toulouse l’affirme : le confinement est pour certains Frères l’occasion de retrouver les joies du jardinage.

S’émerveiller des arbustes et arbres qui explosent de fleurs tandis que le Japon fête Hanami entre autochtones.
Rire de l’écureuil dont la queue s’agite en plumeau à travers les herbes.
Prendre le temps d’écouter la bergeronnette printanière.

Puis, rentrant, découvrir que ses Frères sont des fleurs !

Il y a bien sûr les saints de l’Ordre (ici Catherine de Sienne, Dominique, Thomas d’Aquin, Hyacinthe), fleurs précieuses : rose, lys, fritillaire, tulipe

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y a également ces Frères fauchés trop tôt dans le martyre, tel Jean de Cologne.
Frère Jean, originaire du couvent des Prêcheurs de Cologne, était administrateur de la paroisse de Hoornaar (Hollande).
Il fut arrêté et emprisonné avec dix-huit autres religieux et prêtres qui refusaient de rejeter le dogme de l’eucharistie et la primauté du pape.
Leur mise à mort par pendaison avec tortures et mutilations préalables par les calvinistes, les Gueux de mer conduits par Guillaume II de la Marck, eut lieu à Brielle, sur la Meuse.
Le groupe reçut le surnom de Martyrs de Gorcum car onze d’entre eux étaient des membres du couvent des récollets de la ville, neuf frères prêtres et deux frères laïcs : Nicolaes Pieck, Hieronymus van Weert, Dierick ven der Eem, Nicasius Janszen van Heeze, Wilhardus van Denemarcken, Godefridus van Mervel, Antonius van Hoornaer, Franciscus de Roye et, Peter van Assche et Cornelis van Wijck.
Le groupe comptait également trois prêtres diocésains (Leonardus Vechel, Nicolaes Poppel et Govaert van Duynen), un chanoine de saint Augustin (Johannes Lenaertsz van Oosterwijk), et trois autres prêtres (Andreas Wouters, Adrianus Jansen van Hilvarenbeek et Jacobus Lacops van Oudenaarde).
La majorité des martyrs étant issus de l’Ordre des récollets, la demande de béatification fut introduite par celui-ci à l’occasion du centenaire du martyre des religieux.
En 1615, les corps furent reconnus par l’archevêque de Malines.
La béatification fut célébrée à Rome, le 24 novembre 1675, par le pape Clément X.
En 1868, après la canonisation, les reliques furent transférées dans l’église Saint-Nicolas de Bruxelles.

En 1615, lors de la reconnaissance des corps, un rejeton de plante à fleurs fut cueilli à Briele au lieu du martyre. Il ne comportait que trois ou quatre fleurs et fut enfermé dans une boîte. Deux ans plus tard, en 1617, la boîte fut ouverte et les fleurs furent alors comptées au nombre de dix-neuf, correspondant ainsi au nombre exact des martyrs de Gorcum. Sur la gravure, chaque numéro proche d’une fleur renvoie au nom de l’un des martyrs. Le numéro 17 est ici celui de Jean de Cologne et le numéro a été reporté sur la planche le figurant.

 

 

Outre la sainteté, le talent des Frères les fit également reconnaître tels des fleurs.

Ainsi, l’activité littéraire de Nicolas Coeffeteau (1574-1623) est demeurée célèbre par une maîtrise élégante de la langue française. Sa production se répartit en ouvrages d’histoire (Histoire romaine), d’ascétisme et de morale et en écrits de controverse sur l’eucharistie ou la Vierge Marie. Son talent lui valut d’être retenu pour figurer dans Le Bovqvet des plvs belles flevrs De l’Eloquence, recueil imprimé en 1625, à Paris, dans la rue Saint-Jacques, rue du grand couvent parisien. Nicolas Coeffeteau est symbolisé, en haut, à droite, par une jonquille.

Quoi de plus normal que de se pencher vers lui en ce printemps de confinement ?

 

À vous de voir dans les frères dominicains d’aujourd’hui des fleurs, tantôt exotiques, parfois rares, odoriférantes, éclatantes ou discrètes… en cet Éden que sont leurs couvents et bientôt, de nouveau, sur tous les chemins.

Commentaire de Françoise, spécialiste en herborisation : « La plante met toute son énergie à produire ce qu’elle a de plus beau, la fleur, afin de perpétuer le miracle de la vie. La métaphore qui identifie à des fleurs ces hommes et ces femmes qui ont littéralement brûlé pour leur foi et pour que vive l’Église semble parfaitement pertinente et loin de toute mièvrerie ».

Images de dévotion, de haut en bas et de gauche à droite
GRAVEUR ET ÉDITEUR NON IDENTIFIÉS, Sainte Catherine de Sienne, s. d. Burin, ex. sur parchemin, 13,4 x 8,3 cm. Belgique, Anvers, Ruusbroecgenootschap.
Michael SNIJDERS (1586-1672), éditeur, Saint Dominique, avant 1672. Burin, feuille : 13 x 7,6 cm; c. de pl. : 10,5 x 4,8 cm ; tr. c. : 10,15 x 4,65 cm. Belgique, Anvers, Ruusbroecgenootschap.
GRAVEUR ET ÉDITEUR NON IDENTIFIÉS, Saint Thomas d’Aquin, s. d. Burin, c. de pl. : 6,9 x 4,3 cm. Belgique, Anvers, Ruusbroecgenootschap.
GRAVEUR ET ÉDITEUR NON IDENTIFIÉS, Saint Hyacinthe, s. d. Burin, dimensions non renseignées. France, Paris, Bibliothèque nationale de France, Rd mat 2a (Hyacinthe, saint).

Portrait de Jean de Cologne et fleurs
[Les Martyrs de Gorcum (bouquet de fleurs) ; Jean de Cologne]
Jacob Adriaensz MATHAM (1571-1631), graveur
S. d. [vers 1618]
Burin
Bouquet de fleurs, tr. c. : 10,3 x 6 cm ; Jean de Cologne, tr. c. : 9,7 x 6 cm
Pays-Bas, Amsterdam, Rijksmuseum, RP-P-OB-27.037 (Bouquet de fleurs) et RP-P-OB-100.009 (Jean de Cologne).

Bouquet pour Nicolas Coeffeteau
Le Bouquet des plvs belles flevrs de l’Eloquence
Crispijn II VAN DE PASSE (1594/1595-1670), graveur
S. d. [1625]
Burin
Tr. c. : 15,9 x 9,8 cm
Titre illustré pour Jean PUGET DE LA SERRE (1600-1665), Le Bovqvet des plvs belles flevrs De l’Eloquence Cueilly dans le Jardin des Sieurs Coiffeteau. Bertaud. Malerbe. La Brosse. La Serre. Du Rousset. Daudiguier. Durphé. Du Vair. Du Perron., A Paris, Chez Pierre Billaine, rue S. Iacques a la bonne Foy. Et Chez Nicolas Bessin, soubs le maistre portail de la Cour du Palais, 1625.
France, Lyon, Bibliothèque municipale – cote : 347 A 5.

Se confiner en Éden ? (3)

Pour Frère Emmanuel Perrier
Pour Frère Éric Pohlé
Pour Frère Renaud Silly

En ce temps de crise, les Frères Emmanuel, Éric et Renaud ont décidé de sonner l’Espérance et d’ouvrir le Diaire des Jacobins, pour partager leur certitude que Dieu a déjà donné en Christ le chemin du salut et que ce salut est l’étoile qui brille dans la nuit.
Au lieu de sonner une alarme d’inquiétude, chaque jour ils puisent dans la Parole de Dieu et les commentaires des Pères de l’Eglise et des saints pour vous proposer la confiance.

Bien avant eux, un dominicain, Michel Ophovius (1570-1637) tint son diaire du 4 août 1629 au 13 janvier 1632.

Les temps étaient dramatiques, non par l’épidémie mais par la guerre.

Michael Ophovius est né en 1570 dans la ville où il devint évêque. Entré au couvent des Prêcheurs d’Anvers en 1585, il y fit profession le 18 octobre 1586 et y devint prieur pour la première fois en 1608. Il entreprit alors la reconstruction de l’église qui avait été dévastée par les calvinistes.
En 1611, il participa au chapitre général qui se tint à Paris, ce qui lui permit de rencontrer Sébastien Michaelis et de découvrir son œuvre de réforme de l’Ordre en France. Cet exemple devait le guider dans son entreprise.
En tant que Provincial, il rétablit le centre d’études de Douai et procéda à l’ouverture du couvent de Lier.

En 1623, sous le prétexte d’une visite familiale à Bois-le-Duc, il est chargé d’une mission secrète pour l’archiduchesse Isabelle-Claire-Eugénie qui espérait que la forteresse de Heusden passerait du côté espagnol. Arrêté lors de la transmission des propositions de ralliement, Michael Ophovius est transféré à La Haye où il est emprisonné pendant vingt mois, dans l’attente de sa condamnation à mort. L’archiduchesse dut organiser une mobilisation internationale pour obtenir sa libération le 26 novembre 1624.

En compensation de ses souffrances – mais aussi en raison de ses qualités personnelles – Michael Ophovius est nommé sixième évêque (et le seul à être natif de la ville) de Bois-le-Duc et reçoit sa consécration à Anvers, le 13 septembre 1626.

Trois ans plus tard, dans la nuit du 30 avril au 1er mai 1629, le prince Frederik-Hendrik d’Orange-Nassau assiège la ville. Longue période d’angoisse, de violence, de confinement, de faim, d’incertitude s’étalant des mois durant jusqu’au 14 septembre de la même année. En tant qu’évêque, Michael Ophovius s’implique d’abord dans la défense de la cité puis dans la négociation de la capitulation, obtenant, notamment, l’exil des religieux avec une partie de leurs biens.
Michael Ophovius se considéra dès lors comme un évêque en exil, refusant le siège de Bruges et se consacrant, depuis Geldtrop, au soutien des catholiques demeurés à Bois-le-Duc. À Geldtrop, il consacra des prêtres, bénit des autels portatifs, prêcha en plein air et envoya les religieux administrer les sacrements envers et contre tout.

Le 4 novembre 1637, il mourut au couvent de Lier où il passait ses derniers mois.  Son corps fut transféré dans l’église conventuelle d’Anvers, le 5 janvier 1638.

Son diaire consigne les souffrances et les exactions subies par les catholiques, mais aussi cette invincible espérance, « luce et fructu » de sa devise épiscopale.

La Reddition de Bois-le-Duc et l’exil des catholiques
Crispijn II van De PASSE (1594/1595-1670), graveur
1629
Burin
Feuille : 14,1 x 37 cm
Pays-Bas, Amsterdam, Rijksmuseum, RP-P-OB-81.217.

© Rijksmuseum

L’estampe d’un format allongé met en scène la reddition de la ville de Bois-le-Duc. Presque au centre de l’image, l’allégorie féminine de la cité, couronnée d’une maquette, est agenouillée, tenant en main un écu aux armes de Bois-le-Duc. Derrière elle, debout, le gouverneur et un autre personnage important la stimulent dans la remise des clefs au Prince d’Orange, Frédéric-Henri de Nassau (1584-1647). Celui-ci, de profil, vêtu d’une armure (à l’exception du casque empanaché posé au sol), lui fait face et la regarde. Il est accompagné de ceux qui ont participé à ses côtés aux combats, vêtus de nouveau en civil.
Entre l’allégorie et le Prince, derrière leurs mains qui se rejoignent s’inclinent l’évêque Michael Ophovius, la supérieure du Carmel et deux autres religieux non identifiés.

 

 

La scène est présentée sous une sorte de draperie-tente et l’ensemble n’est pas sans évoquer les représentations par Charles Le Brun de la famille du roi de Perse vaincu face à Alexandre.
Sur le côté droit de l’image, l’arrière-plan montre la ville qui se vide déjà des exilés.

A quel saint se vouer ? (4)

Pour Frère Bruno Cadoré
Pour Frère Thomas de Gabory
Pour Sœur Élisabeth
Pour Sœur Anne Lécu

[Saint Thomas d’Aquin et Claude Galien]
Jacobus BRUYNEL (?-1690/1691), graveur
D’après Abraham VAN DIEPENBEECK (1596-1675), dessinateur
1666
Burin
Tr. c. : 18,5 x 14,3 cm

 

 

 

 

Titre illustré pour Michaël BOUDEWYNS (?-1681), Ventilabrvm medico-theologicvm qvo omnes casvs, tvm medicos, cvm ægros, aliosqve concernentes eventilantvr, Et quod SS. PP. conformius, Scholasticis probabilius, & in conscientia tutius est, secernitur : Opus cum Theologis & Confessarijs, tum maximè Medicis perquam necessarium. Avcthore Michaële Bovdewyns Medic. & Phylosoph. Doctore Antverp. Pensionario, Anatomi. & Chirurg. Prælectore, Collegij Medic. Præside, Antverpiæ, Apud Cornelium Woons, sub signo Stellæ Aureæ, 1666.
France, Lyon, Bibliothèque municipale – cote : 341156.

© Claire Rousseau

« La pensée scolastique dans sa volonté d’explorer tous les possibles et d’en proposer une explication rationnelle exprime une forme de confiance dans la puissance de la raison à rendre compte de tout le donné créé. La médecine scolastique – c’est-à-dire la médecine savante – se construit à partir du XIIe siècle sur une autonomie structurelle affirmée et une rationalité assez rigoureuse. Il n’y a plus guère de place pour les charmes qui étaient courants dans la médecine de recettes du haut Moyen Âge, et encore moins pour la magie savante ou demi-savante véhiculée par des textes traduits de l’arabe, et peut-être aussi du grec, à partir du XIIe siècle[1]. »

Et pourtant…
Ni Albert le Grand dans son étude des minéraux, ni Thomas d’Aquin dans l’examen du pouvoir potentiel des amulettes n’ont eu une pensée strictement rationnelle dans le domaine médical.
Si la médecine a fait des progrès, elle n’est toujours pas une science exacte et tâtonne en ces jours pour trouver les remèdes qui sauveront les malades et les vaccins qui protègeront les personnes encore saines.
Et resurgissent de partout les recettes et les croyances les plus folles… alimentées parfois par des profiteurs sans scrupule ou imbus d’eux-mêmes.

Au XVIIe siècle, Michaël Boudewyns, philosophe, théologien et médecin renommé d’Anvers, président de l’hôpital Sainte-Élisabeth, ressentit la nécessité de consigner non un véritable traité de médecine comme il y en avait alors de nombreux mais une sorte d’Histoire des remèdes en les passant au crible de la raison. Il s’agissait pour lui que les personnes soignant les malades ne leur portent préjudice par leur ignorance et le recours à des superstitions et que s’organise la pharmacopée de sa ville. Galien, médecin de l’Antiquité, et Thomas d’Aquin en tant que théologien moral furent ses inspirateurs car Michaël Boudewyns en était convaincu, soins du corps et moralité, soins de l’âme et respect du corps vont de pair. Pour donner de la solidité à son travail, il poursuivit son étude de la théologie, se rendant fréquemment, voire assidûment aux disputes théologiques du séminaire. Il y portait les questions morales liées à l’exercice de la médecine. Selon l’adage, il parlait en praticien et exerçait avec raisonnement.

L’heure est à l’urgence des soins…
Pourtant, la progression foudroyante de l’épidémie ne nous convoque-t-elle pas aussi à repenser notre façon d’envisager ce qui constitue l’essentiel de nos vies ?
La pensée de Thomas d’Aquin par sa rigoureuse logique peut encore nous apprendre à nous poser les bonnes questions.
Et Thomas d’Aquin par son ancrage dans le Christ nous invite à lever le regard vers plus grand.

[1] Nicolas Weill-Parot, « La rationalité médicale à l’épreuve de la peste : médecine, astrologie et magie (1348-1500) », Médiévales [En ligne], 46 | printemps 2004, mis en ligne le 02 mars 2006.

Sur Michaël Boudewyns et son ouvrage
C. Broeckx, Éloge de Michel Boudewyns, Anvers, Impr. J.-E. Buschmann, 1845.

A quel saint se vouer ? (3)

Pour Fr. Augustin Laffay, Archiviste de l’Ordre, confiné à Rome

Le Carême a doublé sa quarantaine par des mises en quarantaine de durées variables.
Bientôt, dans de nombreux pays du globe, les prêtres célébreront la Grande Semaine Sainte dans des églises vides de fidèles.
Il n’y aura pas de foule pour acclamer son Roi, le jour des Rameaux, et les fidèles ne pourront pas emporter chez eux une palme, sacramental auquel ils sont si attachés.

Les temps modernes (XVe-XVIIIe siècles) furent particulièrement attentifs à un autre sacramental, objet béni uniquement par le pape, offert et rapporté dans les maisons comme porteur de grâces divines, notamment de protection : l’Agnus Dei.
À l’origine, les Agnus Dei, médaillons de cire, étaient confectionnés à partir des restes du cierge pascal de l’année précédente. À l’époque moderne, les cierges de Rome ne suffirent plus et une cire particulièrement pure et blanche, provenant notamment de Venise leur fut adjointe, ainsi que du Saint Chrême et du baume. Les médaillons étaient bénis par le pape, le mercredi de Pâques. De par leur cire et de par la représentation sur l’une de leur face de l’Agneau pascal, ils rappelaient le sacrifice du Christ et sa Résurrection. Sur cette face étaient également gravés le nom du pape, voire ses armoiries, et l’année en cours. Les papes de l’époque moderne firent fondre les Agnus Dei, la première année de leur pontificat et au cours de la septième, mais également lors d’années marquées par un événement particulier (jubilé, canonisation). De ce fait, le verso du médaillon qui représentait le Christ ou la Vierge Marie, accueillit également les effigies des nouveaux saints.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Agnus Dei étaient offerts accompagnés par une feuille explicative, telle celle de 1662 reproduite comme exemple par Bernard Picart en 1723. Y étaient énumérées dans la prière de bénédiction papale leurs propriétés apotropaïques et spirituelles.
Portés sur soi ou précieusement conservés dans des reliquaires à paperolles, exposés dans des monstrances, les Agnus Dei demeuraient fragiles dans leur matérialité mais bon nombre ont traversé les siècles.

Pie V, dominicain pape, fit produire des Agnus Dei à deux reprise, en 1566, première année de son pontificat, et en 1572, dernière année. Or, un siècle plus tard, en 1678, une femme de médecin, dévote d’un Agnus béni par Pie V, se releva miraculeusement de couches qui auraient dû l’emporter. Le miracle fut reconnu en faveur de la canonisation du pape et l’Agnus acquit le statut de relique de contact.
À la suite de la canonisation de Pie V en 1712, Clément XI décida donc de faire fabriquer des moules à l’effigie de son prédécesseur. Les premiers sont datés de 1714. Ils furent repris en 1731 par Clément XII et en 1741 par Benoît XIV .

Avec ou sans Agnus Dei, il est toujours possible de demander à Pie V d’intercéder auprès de l’Agneau de Dieu pour que chacun soit préservé en ce temps d’épidémie.

Brève bibliographie
BARBIER DE MONTAULT X., De la dévotion aux Agnus Dei, Paris, E. Repos, 1867.
GALANDRA COOPER Irene, « Investigating the ‘Case’ of the Agnus Dei in Sixteenth-Century Italian Homes », CORRY Maya, FAINI Marco, MENEGHIN Alessia, dir., Domestic Devotions in Early Modern Italy, Leiden ; London, Brill, 2008, (Intersections, 59), p. 220-243.
LEPOITTEVIN Anne, « Images et usages de l’Agnus Dei à l’époque moderne », COUSINIÉ Frédéric, dir., Connecteurs divins. Objets de dévotion en représentation dans l’Europe moderne (XVIe-XVIIIe siècle). Colloque, Rouen, Archevêché, 15 juin 2018.
– « Picciolini, picolini et piccioli. La fabrique romaines de Agnus Dei (1563-1700) », Archives de Sciences sociales des religions, 2018, 183, 87-117.
– « Les ‘Agnus Dei’ en cire : des objets de culte ? », Barbara Baert, Marie-Christine Claes, Ralph Dekoninck, dir., Ornamenta sacra. Late Medieval and Early-Modern Liturgical Objects in a European Context (1400-1800). Colloque, Bruxelles, KIK-IRPA, 24-26 octobre 2019 (actes à paraître).

Estampe
Bernard Picard (1673-1733), Les vertus de l’Agnus Dei, 1723. Burin, dimensions non renseignées. Planche pour Ceremonies et coutumes religieuses de tous les peuples du monde Representées par des Figures dessinées de la main de Bernard Picard […], A Amsterdam, Chez J. F. Bernard, Tome Premier, 1723. BnF, cote : RES-G-560.