Rosaire


ROSAIRE / HOMMAGE AUX SOUVERAINS (PARIS, 1661-1665)

La réception du Dauphin dans la Confrérie du S. Rosaire
Pierre LANDRY (vers 1630-1701), graveur
D’après Claudine BOUZONNET-STELLA (1636-1697), dessinateur
S. d. [1661-1665]
Burin
C. de pl. : 60,9 x 44,1 cm
France, Paris, Bibliothèque nationale de France, RESERVE QB-201 (170, 3)-FT 4.

© Gallica-BnF

 

 

Lettre
1. Sur le fanion de l’ange tenant la trompette
Ayme France tousjours / Marie et son Rosaire / Dont ton Dauphin naissant / A esté fait Confrère.
2. Dans le bas de la branche verticale de la croix dressé à droite dans le ciel
quoniam priora transierū
3. Sur le parchemin tenu par un jeune ange et un angelot, en bas à droite de l’image
[Colonne de gauche]
DE LEXCELLENCE DV / SACRÉ ROSAIRE / Entre les Deuotions dediées a la S. VIERGE celle du Sa : / cré Rosre est une des plus salutaires, parce que ioignant la / consideration des 15. principaux mysteres de la Foy, / à i50. Aué distingués en i5 dixaines par i5 Pater qui la / composent ; elle vnit heureusement l’oraison mentale a la / vocale : et deuient cóme disent les Souuerains Pontifes vn / Psautier familier et facile pour les Laïques, qui portant / les Ames a regarder souuent leurs vrais Exemplair : / es, IESVS et MARIE sert a les guerir du peché, et / a les enflamer du feu diuin que le sauueur est venu / apporter sur la terre. Aussy le grand nombre de fa : / ueurs Apostoliques dont les Chefs de l’Eglise cóblent / ceste deuotion et l’unanimité dont les Membres de tous / estats et conditions l’embrassent, et la prennent pour / Marque de leur foy, sont extraordinaires. / SES PRIVILEGES sont grands : vn des olus es : / timables au sentiment du docte Nauarre[1] et d’autres / Théologiens, est ceste utile et vniuerselle commu : / nication née et confirmée auec elle dans ses 3. et 6. / statuts par laquelle les viuans et les Morts partici : / pent aux merites des Confreres repandus par tout / l’vniuers des qu’ils sont enrolés et qu’ils disent, / ou font dire les prieres. Ce que leurs MAIESTES / ayant consideré et desirant que Monseigr le / Dauphin obteint des sa naissance come vn / autre Samuël le benedictions du Ciel par les / merites d’vne si riche, si ample, et si celebre Con : / frerie, L’y firent reuoir des son 6e jour cóme on / voit icy, et chargerent vn Religieux de dire les / prieres pour luy, donnant a tout l’univers vn il : / lustre exemple de leur pieté. Voyez les autres Pri : / vileges dans les Auth. et n’oubliez pas que vous / pouués dire le St Rosre tout à la fois ou à plusieurs reprises, / en tout temps, en tout lieu et alternatuemt les uns auec / les autres, cóme on dit l’office canonial ; ce qui cóme dit / Blosius[1] n’est pas seulemt fauorable aux occupations / d’vn chacun, mais efficace pour renouueller la de : / uotion. Vous pouues vous faire absoudre 6 fois l’ánée / de tous cas hors de ceux de la bulle in CD. et a larticle / de la mort de la peine et de la coulpe. / SON UVTILITE (sans parler de ses fruits, miracles, in : / dulgences &c) paroit encor en ce qu’apres les sacremens, / c’est l’exercice de tous le plus puissant, pour obtenir et čnser : / uer la grace, estant vn precis de toutes les Escritures, vn memo : / rial des humiliations et de la gloire de IESVS et de MARIE, / et vn tresor inepuisable de merites ; parce que nous jmpri : / mant vn respect et vn souuenir presque continuel de leurs / operations sacrées, elle y lie et vnit insensiblemt nos cœurs / et fait que nos actions et nos soufrances sont cóme trempées dans / le sang de l’vn et le laict de l’autre, dans les larmes et merites de / tous les deux. SA FACILITE Attire / et Invite tout le monde. Car elle n’exclut ny sexe, ny aage, ny con : / dition : les prieres et les considerations quelle prescrit sont aussy có : / munes que necessaires. Ses statuts nobligent point a peché, ny a / contribuer quoy que ce soit.
[Colonne de droite]
MÉTHODES POVR DIRE FRUCVEVSEMT / LE SACRÉ ROSAIRE. / Les principales et les plus vtiles sont de S. Dominique / Instituteur qui considerant cóe dit Nauarre le grand / bien qu’il feroit d’introduire doucemt et efficacemt la prati : / que de l’Oraison mentale dans le Siecle ; voulut que les Con : / freres s’estudiassent de la iondre a la vocale par le St Ro : / saire : cest pourquoy il conseilloit diuers quinzenes de / considerations solides pour sy occuper pandant les 15 / dixaines, sur les sujets les plus vtiles et touchans ; par / exemple 1. Sur la tirannie du vice et sur les biens / de la vertu ; 2.Sur la garde des sens ; 3.sur les 4. fins de / L’hóme ; 4.sur les merueilleuses bontez de Dieu au St / Sacrement, 5sur les bienfaits des 3 Personnes Diuines / enuers la B. Vierge ; et autres qu’on tire de son histoire / ou l’on voit quil en fesoit autant de diuers methodes / de reciter le SRosre et quil s’en seruoit auec des succés / miraculeux pour faire louër Dieu et la Ste Mere et pour conuertir les pecheurs. / Mais parce sur les Mysteres de la Redemption por : / tent leur onction en eux mesmes, Dieu y ayant caché / sa force et sa grace : ce sont ceux la suil inculquoit le / plus et dont il forma la 6e et Principale maniere de di : / re le St Rosre nous en proposant 15. ici depeints qui / contienent tout ce que IESVS et MARIE ont fait et / souffert pour nous, et nous excitent par tout ce quil y a de plus saint et de plus pressant dans le Christianis / me. Cest pourquoy il en prescriuit vn a chaque dixaine / cóme l’Eglise vn antiene a chaque Pseaume pour sujet / d’entretien et de meditation, qu’on peut faire 1de : / uant, apres, ou durant vne ou plusieurs dixaines selon / l’attrait interieur de la grace, 2sur les mysteres marqués / ou quelques autres que ce soit pourueu quils nous vnissent a / Dieu 3et sans contention d’esprit, occupant simplemt la me / moire a sen souuenir, lentendemt a y aprandre lamendemt / de nos mœurs, et la volonté a y puiser diuers bons sentimens, / affections, et resolutions. Methode qui estant la plus / forte et la plus touchante est, aussy recomendée par les / Papes, et suiuie par les Fideles cóme la plus vtile ayāt : ainsi que la Ste Vierge reuela au B. Alain, triomphé / de l’obstination des heretiques, de l’endurcissemt des pecheurs / et de la neglience des tiedes, et porté la pieté dans toutes les vacations / cóme elle fait encore quand on veut ouuvrir son cœur aux puissans / motifs et aux leçons efficaces de vertu quelle enferme. / Il se pratique vne 7e Methode dans les Conuens des FF. Prescheurs / et de plusieurs autres Religions, qui se pourroit et deuroit pratiquer / entre voisins, Parens, et ouuriers, cóme Nauarre asseure auoir / fait auec ses domestiques, disant alternatiuemt les P.etAué et / considerant simplement les mysteres en vnion des Bienheurx, / des Patriarches, des Apostres &c. Item des SS. plus affection : / nez a la Ste Vierge et a sn fils ; principalemt de St IOSEPH / S. IOACHIM et Ste ANNE, ausquels les statuts primitifs re : / comandoit de dire 3 Pater et Aue. / Les Modernes en tirent d’autres des prcedētes. isexcitant a diuerses ver : / tus sur les mysteres : 2Priant pour toutes sortes d’affligés : 3Meditant sur lhuma : / nité de IESVS. 4Sur les demandes du P. et Aue &c. Nous indi : / quons seulemt Voyes le B.F. de Sales[3], Blosius, Rodrig.[4] Canisius[5], Suares[6]/ &c
4. Sur la feuille d’enregistrement que le frère est en train de remplir, à gauche de l’image
bourbon / france / [d]auphin
5. Sur le parchemin pendant de la table d’enregistrement, à gauche de l’image
CARTE DES / INDVLG. DV / SACRÉ ROSRE / Les 15 mysteres que le S. Rosre oblige de mediter / contenant les merites infinis de IESVS nostre / Redempr et ceux de sa Ste Mere qui sont les / principaux et inepuisables Thresors de / L’Eglise et des Indulgances : les SS. Peres / bien loin d’auoir jamais retracté celles / du S. Rosre cōme ils ont fait plusieurs autres / les ont incessemment augmentées. Ils ont doñe / INDVLGes PLENre 1le jour de l’entrée 2les / irs dimanches des mois 3les Festes de N.D. 4et / le Mystere 5Visitant 6 ou communiant a la cha : / pele, 7Assistant aux Processions 8Disant 5 Pa : / ter et Ave a 5 Autels 9Disant le Rosaire entier / 10A larticle de la mort auec vne abson tres ample / INDVLGENCE de 200 ans a ceux qui portent / le Rosre visiblement sur eux. De 200 jours a ceux qui / assistent au Salué apres Complies. De 100 iours a / ceux qui font quelq bon œuure et de 7. a ceux qui pro : / noncent deuotemt les S. Noms de IESVS et de MARIE. / Les Malades ou legitimement empechés gaignent / les mesmes Idulg. qui sont toutes applicables. / Pour les AMES de PVRGre de plus il y a Deliuran : / ce d’vne Ame presq. tous les jours disant 5 Pater / et Aué aux 5 Aut. des stations. Item appliquant le / Rosre entier. Item faisant dire la Messe du St Rosre donc / uoyés les Bulles citées dans Cartag.[7] et autres Autrs / [mot gratté] DV ROSAIRE PERPETVEL. / Cest une Association des plus feruans Conf. du / grand Rosre dont le nombre prenant et remplissant / toutes les heures de l’annee loüent jncesst Dieu et / Utile aux Agonizans, aus defunts, aux pech., a / toute sorte d’Affligez, et aux associés parce que / plusieurs prient pour eux par tout le monde, / a toutes les heures du jour et de la nuit. C’est / pourquoy N.S.P. le Pape ALEXANDRE VII. / a pres. Regnant a donné Ind. Pleniere tous les jours / ausquels on prendra une heure dudit Rre Perpel
6. Derrière la jambe du frère en train d’écrire
Claudine Stella deline.
7. Sous le trait carré de l’image
A LA REINE / MADAME / C’est sans doute la Deuotion du Sacré Rosaire que VOSTRE MAIESTÉ a succé auec le lait, qui luy a merité la foecondité de la Reyne Blanche et fait imiter la pieté de la Reyne Mere, qui apres avoir donné a la France nostre grand Monarque a vn jour et a vne heure consacrés aux exercices de cette Confrerie, l’y fit aggre / ger a St Germain, come V.M. Monseigr le Dauphin a Fontenebleau. Les Religieux de vostre Nouitiat gñal de St Dominique qui ont eu lhóneur de l’y receuoir se promettent que le mesme Rosaire qui a obtenu a celle la le plus St et a celle cy le plus inuincible des Rois : comblera ce Precieux Enfant des benedictions de ces deux grands Princes / et V.M. de celles de ces deux heroïnes. Neantmoins pour obliger tous les Confreres, qui sont presque tous les Chrestiens, a solliciter le Ciel plus instāment pour luy et pour toute la famille Royalle : Ils mont fait trauailler cette piece pour Marque eterenelle de leur zelle. Et ie prie en mon particulier V.M. qui a si heureusement allié / le lis auec la Rose, ie veux dire la livree de France auec celle d’Espagne apres vne si longue diuision ; de vouloir prandre la protection de mon trauail et me recevoir pour MADAME Vostre tres humble tres obeissant et tres fidelle seruiteur et suiet Pierre Landry Graueur de V.M. A Paris ruë St Iacques, a St F. de Sales.

[1] Martin d’Azpilcueta (1492-1586), chanoine régulier de Roncevaux, canoniste.
[2] Louis de Blois (1506-1566), bénédictin.
[3] François de Sales (1567-1622), évêque, béatifié le 28 décembre 1661, canonisé le 19 avril 1665.
[4] Alfonso Rodríguez (1533-1617), jésuite.
[5] Pierre Canisius (1521-1597), jésuite.
[6] Francisco Suárez (1548-1617), jésuite.
[7] Juan de Cartagena (1563-1618), frère mineur.

Image
L’image est clairement partagée en deux registres dans la hauteur.
Dans la partie inférieure se déroule au château de Fontainebleau la cérémonie d’admission du Dauphin Louis, né le 1er novembre 1661, dans la confrérie du Rosaire du noviciat des dominicains installée au faubourg Saint-Germain à Paris. Pour cette cérémonie, au moins quatre frères Prêcheurs se sont déplacés. L’un, revêtu d’une étole et tenant dans la main gauche un rosaire, bénit le jeune dauphin. Un autre, agenouillé, présente à l’enfant la couronne delphinale. Un troisième, assis à une table au premier plan à gauche de l’image, enregistre l’entrée dans la confrérie du jeune Louis. La présence de rosaires à côté de l’écritoire laisse supposer que des personnes de l’assistance vont également adhérer à la confrérie dont les statuts et privilèges sont amplement déroulés sur des parchemins aux extrémités gauche et droite de l’image. Le jeune Louis, vêtu d’une robe à fleurs de lys et d’un manteau d’hermine, arbore la croix de l’Ordre du Saint-Esprit (comme son père) et tient en main un hochet à grelots ; il est porté conjointement par ses parents, Louis XIV et Marie-Thérèse d’Autriche à qui l’estampe est dédiée. Juste derrière le Dauphin, Anne d’Autriche est identifiable. Les autres membres de la cour peuvent de même être reconnus, tel « Monsieur », Philippe de France, frère de Louis XIV. Derrière Louis XIV se tient vraisemblablement Paul-Philippe Hardouin de Pérefixe. Quant au dominicain portant l’étole, il s’agit, selon toute vraisemblance de Jean Lepul, prieur du noviciat du Faubourg Saint-Germain et commissaire apostolique délégué par le pape et le Maître de l’Ordre pour garantir la réforme des couvents parisiens [1]. Le dominicain agenouillé devant le Dauphin serait, selon José Lothe, le père Imbert[2]. La qualité des portraits est due au talent de Claudine Bouzonnet-Stella.
La partie haute de l’image est une mise en image de la dévotion du Rosaire et de ses fruits pour les grands de ce monde. Au tiers droit de l’image, la Vierge Marie siège dans les nuées tenant l’Enfant Jésus assis sur son genou droit. À la même hauteur, sur la gauche de l’image, sont représentés agenouillés saint Dominique, un rosaire à la ceinture, un autre à la main, et saint Louis tenant sur un linge la couronne d’épines et les clous de la crucifixion. Au-dessus d’eux, cinq angelots présentent les mystères joyeux figurés sur quatre médaillons et une bannière. Près de la bannière, la Renommée tend une trompette qui porte le fanion de titre de l’estampe. Derrière la Vierge Marie, trois autres anges dévoilent les mystères douloureux inscrits dans des ovales placés sur une croix. Dans le bas de la croix, un ange mauvais est vaincu, poussé par un angelot à lâcher la croix à laquelle ses doigts griffus le retiennent. Les mystères glorieux se dressent sur des roses au plus près de la Vierge Marie qui tient en main celle de son couronnement. Sur l’indication de l’Enfant Jésus, un ange agenouillé à sa droite déverse une pluie de couronnes de titres variés, de sceptres, de lauriers, de palmes et de roses. Une couronne royale à fleurs de lys est ainsi suspendue au-dessus de la tête du Dauphin tandis que Jésus en garde une dans sa main. Le lien est établi de manière visible entre la royauté de l’Enfant du ciel et le caractère royal de l’enfant de la terre.

[1] Sur l’action réformatrice de Jean Lepul et l’entreprise de reconstruction sous sa direction de l’église du noviciat à partir de 1682, voir Charles LE MAIRE (?- ?), Paris ancien et nouveau. Ouvrage tres-curieux, ou l’on voit la Fondation, les Accroissemens, le nombre des Habitans de cette grande Ville. Avec une description Nouvelle de ce qu’il y a de plus remarquable dans toutes les Eglises, Communautez, & Colleges ; dans les Palais, Hôtels, & Maisons Particulieres ; dans les Ruës & dans les Places Publiques. Par M. Le Maire. Tome second. A Paris, chez Michel Vaugon, sur le Pont au Change, à l’Image Saint Michel, 1685, p. 15 et 22-25. Dans cet ouvrage l’auteur mentionne le prénom du père Lepul.
[2] José LOTHE ; Agnès VIROLE, Images des confréries parisiennes. Catalogue des images de confréries (Paris et Île de France) de la collection de M. Louis Ferrand acquise par la bibliothèque historique de la ville de Paris, Paris, Paris-Musées, 1992, p. 220.

États
Premier état, celui décrit : France, Paris, Bibliothèque nationale de France, RESERVE QB-201 (170, 3)-FT 4 ; RC-36b-FOL
Deuxième état : France, Paris, Bibliothèque historique de la Ville de Paris, Coll. Louis Ferrand (IC 2).
Sur le fanion de la Renommée tenant la trompette un titre a été gravé à la place du quatrain, débordant de l’espace imparti : « LES / CEREMONIES OBSERVEES / A LA RECEPTION / DE MONSEIGNEVR / LE DAVPHIN / DANS LA CONFRERIE / DV S. ROSAIRE / en presence de tout les princes et / Seigneur de la Cour Royale »
Troisième état : France, Paris, Bibliothèque nationale de France, Coll. Hist. de France QB1 (année 1662),
Sur le fanion du mystère de la Nativité a été ajoutée la date : « annee 1662 »

Conditions d’exécution de la gravure
Le graveur explique lui-même dans la lettre comment il fut sollicité par les Prêcheurs pour immortaliser l’évènement. Toutefois, il n’évoque nullement le fait que le dessin de l’estampe revient à Claudine Bouzonnet-Stella. Ce dessin est conservé au département des Arts graphiques du musée du Louvre à Paris (voir Œuvre en rapport).
L’estampe est tout à la fois un hommage rendu à la famille royale, une « publicité » en faveur des confréries du Rosaire dont le fonctionnement et les privilèges sont amplement rappelés dans la lettre, et une requête de la part du graveur Pierre Landry.
Le document peut malgré le mélange des intérêts être classé parmi les placards de la Confrérie[1].
Les trois états connus de l’estampe tendent à prouver qu’il y eut différents usages de la planche.
Dans un premier état, daté par les inventaires de la BnF de 1661, année de la naissance du Dauphin Louis de France (1er novembre), comme dans un troisième état portant la mention « année 1662 », l’estampe a pu n’être que purement commémorative et fonctionnelle.
La date de 1661 proposée par l’IFF repose-t-elle sur le fait que la lettre du parchemin tenu par les anges, en bas, à droite, évoque le 6e jour après la naissance du dauphin ? L’enfant représenté, tenant en main un hochet est plutôt âgé d’un an mais il faut sans doute tenir compte d’éventuelles normes de représentation d’un bébé royal. Sa figuration en position d’autorité cherche à montrer sa destinée et son futur pouvoir[2].
La date du 6 novembre pour l’admission du jeune dauphin dans la confrérie est aussi mentionnée par le dominicain François Mespolié qui reçut lui-même le futur Louis XV dans la confrérie, le 27 février 1710. Le religieux prend soin de rappeler dans son livre de piété publié en 1715 que Louis XIV fut lui-même admis dans la confrérie, deux mois après sa naissance, le 6 novembre 1638[3]. La correspondance entre les deux dates d’admission du père et du fils ne peut qu’être soulignée – à défaut de sources archivistiques recherchées – comme heureuse coïncidence.
L’estampe n’a donc pu être commandée avant cette date du 6 novembre 1661.
Dans le bas du parchemin tenu par les deux anges sur la droite de l’image, François de Sales est qualifié de B[ienheureux], ce qui correspond à son degré d’élévation sur les autels à partir du 28 décembre 1661. Le qualificatif de « bienheureux » est toujours à considérer avec prudence dans les textes du XVIIe siècle, les religieux morts en état de sainteté étant rapidement qualifiés comme tels. Cependant le renvoi dans la lettre aux écrits de l’évêque d’Annecy est très certainement motivé par sa récente béatification, ce qui reporterait l’exécution de la planche au début de l’année 1662, voire même plus tard.
Curieusement, dans l’épreuve présentée ci-dessus et pourtant datée de 1661 dans l’IFF, l’enseigne de Pierre Landry le mentionne comme « saint ». La canonisation de François de Sales n’étant advenue qu’en 1665, sans doute faut-il dater les épreuves conservées à la BnF à partir de cette année-là.
D’autre part, Pierre Landry évoque une commande antérieure de la part des Frères Prêcheurs et on voit mal comment ceux-ci l’auraient laissé en tirer un avantage propre en présentant lui-même à la Reine l’estampe commandée.
À défaut d’une meilleure documentation, l’hypothèse la plus vraisemblable est celle d’une commande passée par les dominicains assez rapidement après l’admission du jeune Dauphin, puis une reprise de l’estampe par Pierre Landry à partir de 1665 pour solliciter la protection royale.

[1] Il paraît surprenant que, sans aucune preuve avancée, Matthieu Lahaye en fasse « une gravure d’almanach diffusée dans le royaume ». Le même auteur transforme le dominicain qui tient le registre en carme (« À gauche, un carme assis, note l’inscription du dauphin sur des registres ») et assimile les physionomies de Louis XIII et de saint Louis (« on aperçoit saint Louis sous les traits de Louis XIII »). Quant à la date de réception dans la confrérie du Rosaire, le lecteur ne peut qu’être plongé dans une ambiguïté : « Le 5 novembre 1662, le dauphin fut reçu à la confrérie de la charité de Saint-Jacques de même qu’à la confrérie du rosaire ». La note 5 renvoie à « Ibid. [Gazette de France], Paris, 11 novembre 1662 ». Matthieu LAHAYE, Le fils de Louis XIV, Monseigneur le Grand Dauphin (1661-1711), Seyssel, Champ Vallon, 2013 (Époques), p. 89-90. L’auteur semble ne pas avoir lu la lettre de l’estampe dont il publie la photographie ni s’être renseigné sur ladite confrérie du Rosaire. De plus, la Gazette du 11 novembre 1662 n’évoque pas la réception du Dauphin dans la confrérie du Rosaire, celle-ci étant relatée dans la rubrique « De Fontainebleau, le 10 Novembre 1661. », en page 1204 de la Gazette du 12 novembre 1661 : « Nos allégresses continüent pour solenniser la bien-venüe de ce précieux Dauphin, qui donne, graces à Dieu, tous les signes infaillibles d’vne bonne constitution, & par là, sujet d’espérer que le Ciel nous conservera vn si cher Présent, en faveur des Vœux, qui se font pour lui en demander la Protection, comme il l’a accordé à ceux qui lui ont esté faits pour l’obtenir : mais principalement, à la piété de la Reyne, qui sçachant combien de graces la France a recuë par l’intercession toute puissante de la Vierge, a voulu qu’il lui fust dévoüé dès sa naissance, en le faisant agreger en la Confrairie du Rosaire, où il fut receu le 6 du Courant, par le Prieur du Noviciat général de Saint Dominique, du Fauxbourg Saint Germain, qui en receut, aussi, les remerciemens de la Marquise de Montauzier, ainsi que le Religieux qui l’accompagnoit, pour s’estre obligé de dire, tous les jours, le Chapelet pour le Prince, suivant l’ordre qu’il en avoit eu de Sa Majesté ». La date de 1662 pour l’enregistrement du Dauphin est également donnée par Sylvain Laveissière mais l’auteur prend soin d’indiquer que l’estampe n’est pas une planche d’almanach : « La cérémonie donna lieu à une estampe dans le grand format des almanachs (bien que n’en étant pas un) gravée par Pierre Landry (v. 1630-1703), avec la mention Claudine / Stella / deline ». Sylvain LAVEISSIÈRE ; Musée des Beaux-Arts de Lyon ; Musée des Augustins (Toulouse), Jacques Stella (1596-1657), Paris ; Lyon ; Toulouse, Somogy ; Musée des Beaux-Arts ; Musée des Augustins, 2006, p. 235.
[2] La représentation du jeune dauphin dans la présente image peut être mise en comparaison avec la planche d’almanach éditée chez Nicolas Regnesson (1620-1670) pour l’année 1662 (Réserve QB-201(171)-FT 5, BnF, Paris, France) et avec celle de l’estampe d’un graveur non identifié conservée à la BnF sous la cote Réserve QB-201(45)-Fol. Dans le premier cas, le dauphin qui est âgé de moins de deux mois se tient, bien qu’emmailloté, parfaitement debout sur les genoux de la France, dans la partie supérieure de l’image, alors que dans la partie inférieure il est couché dans son berceau sous la garde de ses parents. Le haut de l’image est une représentation allégorique qui montre bien comment le réel et le symbolique se mêlent lorsqu’il s’agit de représenter la fonction delphinale et royale.
[3] François MESPOLIÉ (1657-1727), Les veritables Pratiques de Pieté pour honorer Jesus-Christ, et sa Sainte Mere : Contenuës dans le Rosaire. Et dediées au Roy. Par le Pere François Mespolié de l’Ordre des Freres Précheurs, A Paris, Chez Jean-François Moreau au bas de la ruë S. Jacques, à la Toison d’Or, proche la Fontaine S. Severin, 1715, p. 165-168.

Bibliographie
1775, LELONG ; FEVRET DE FONTETTE, p. 66 ; 1910, GASTON, p. 18-19, n° 50 ; 1951, IFF, t. 2, p. 83 ; 1973, IFF, t. 6, p. 199, n° 67 ; 1992, LOTHE ; VIROLE, p. 220-221, n° 150 ; 2006, LAVEISSIÈRE , p. 235-236 (dessin) ; 2013, LAHAYE, p. 89-90 (estampe reproduite en page 89) ; 2017, COUSINIÉ, p. 121-123 ; Fig. 29, p. 122

Commentaire
La lettre qui présente les pratiques et les bénéfices de la dévotion du Rosaire convoque des religieux non dominicains nés au XVIe siècle et jouissant d’une réputation de sainteté et de haute valeur intellectuelle. Ainsi, tout en revendiquant une sorte de paternité de la dévotion, les Prêcheurs font du Rosaire un bien commun, admis dans toute l’Église, par tous les Ordres et cautionnés par des « théologiens » hors pair, unanimement reconnus. S’ils font remonter l’origine du Rosaire à saint Dominique, la proximité dans le temps des savants et dévots qu’ils nomment offre une garantie doctrinale et spirituelle récente.
Avec l’entrée dans la confrérie du Rosaire du jeune Dauphin, la pratique inaugurée en 1638 pour Louis XIV se formalisa et fut reprise pour les propres fils de Louis de France. L’enfant ne pouvant s’acquitter de ses devoirs, c’est un religieux dominicain qui en était chargé. Il est incontestable que depuis la prise de La Rochelle en 1628, attribuée au secours de la Vierge Marie instamment suppliée par Anne d’Autriche qui fit réciter publiquement le Rosaire, la dévotion jouissait de toutes les faveurs royales. Cependant, il faut sans doute replacer l’évènement de l’entrée dans la confrérie parmi bien d’autres pratiques tant anténatales que postnatales. Joëlle Chevé, sans citer de source, explique ainsi que pendant la grossesse de la reine, « on invoque la protection de Dieu et de tous les saints, au premier rang desquels saint Joseph, pour lequel la reine a une dévotion particulière. On les convoque même, en os, sinon en chair. Marie-Thérèse se fait apporter une relique de saint Hyacinthe par le noviciat général de l’ordre de saint Dominique ; les religieuses de Poissy lui ‘prêtent’ leur relique de saint Pierre martyr et Philippe IV, royal, envoie à sa fille un bras de sainte Thérèse[1] ! »
Une partie de ces affirmations sont tirées de la Gazette, « De Fontainebleau, ledit jour 3 novembre 1661 » :

« Le 28 [octobre 1661], cette pieuse Princesse, qui avoit, toujours, eu recours à l’intercession des Saints, pour obtenir de Dieu, les bénédictions qui lui estoyent nécessaires en cette Grossesse, qui renfermoit les plus précieuses espérances de la France, se fit, encor, apporter vne Relique de S. Hyacinthe, par le Prieur du Noviciat Général de l’Ordre de S. Dominique, du Fauxbourg S. Germain : & en receut, ce jour là, vne autre de S. Pierre Martyr, du mesme Ordre, envoyé à Sa Majesté par les Religieuses de Poissy. Le premier du Courant, cette Princesse ayant cōmancé d’entrer dans les douleurs sur les six heures du matin, Elle désira que ce Prieur, assisté de deux de ses Religieux, se mist en prières dans son Oratoire : & cōme, en mesme temps, chacun estoit prosterné aux pieds des Autels, tant ici que dans toutes les Eglises de Paris, où le S. Sacrement avoit esté exposé depuis 15 jours, Dieu ne put se refuser à des soûpirs si vniversels & à des intercessions si générales, l’heureuse & prompte délivrance qu’on lui demandoit[2]. »

Si le Noviciat général joue bien un rôle privilégié mis en exergue dans le récit, celui-ci n’est pas désolidarisé tant des multiples dévotions de la reine que de l’engagement du clergé et du peuple. Matthieu Lahaye indique de son côté l’admission du jeune Dauphin dans la confrérie de la Charité de Saint-Jacques, le 5 novembre 1662, soit plus d’un an après la naissance de l’enfant[3]. La confrérie avait été instituée au début du XVIIe siècle, en mémoire des actes de charité de saint Charles Borromée, dans l’église Saint-Jacques de la Boucherie. La date d’inscription du Dauphin et de sa mère dans la confrérie pourrait être liée non seulement au premier anniversaire de l’enfant mais à la fête de saint Charles (4 novembre[4]).
Il est difficile de dire si cette inscription dans une autre confrérie poussa les dominicains ou/et Pierre Landry à éditer l’estampe de l’inscription du Dauphin dans la confrérie du Rosaire. L’Ordre voulait-il par la même occasion rappeler discrètement que le titre même de Dauphin porté par l’aîné de la famille royale venait de la renonciation par Humbert II (1312-1355) au Dauphiné avant qu’il ne devînt dominicain et que, quelque part, par un raccourci des précisions, c’est aux dominicains que le jeune prince devait sa couronne ?

Iconographiquement, il est à se demander si Claudine Bouzonnet-Stella n’était pas imprégnée par L’Agonie du Christ dessinée par Jacques Stella, puis attribuée à Nicolas Poussin (1594-1665) dont elle donna une interprétation gravée[5]. En effet, la façon dont les petits anges présentent les mystères joyeux et douloureux n’est pas sans rappeler les anges qui entourent la croix dressée à la verticale et les différents instruments de la Passion. Il s’agirait-là plus d’une inspiration que d’un emprunt en citation directe.

[1] Joëlle CHEVÉ, Marie-Thérèse d’Autriche. Épouse de Louis XIV, Paris, Pygmalion, 2008, (Histoire des reines de France), p. 196.
[2] Gazette, 1661, p. 1178.
[3] Matthieu Lahaye, op. cit., p. 89.
[4] Voir aussi ce qu’en écrit Charles LE MAIRE (?- ?), Paris ancien et nouveau. Ouvrage tres-curieux, ou l’on voit la Fondation, les Accroissemens, le nombre des Habitans de cette grande Ville. Avec une description Nouvelle de ce qu’il y a de plus remarquable dans toutes les Eglises, Communautez, & Colleges ; dans les Palais, Hôtels, & Maisons Particulieres ; dans les Ruës & dans les Places Publiques. Par M. Le Maire. Tome premier, A Paris, Chez Nicolas Le Clerc, sur le Quay des Augustins, à la descente du Pont S. Michel, attenant l’Hôtel de Luynes, à l’Image de S. Lambert, 1697, tome 1, p. 571-572.
[5] France, Paris, Bibliothèque nationale de France, AA3-FOL (Bouzonnet-Stella, Claudine), p. 37. Burin, feuille : 46,4 x 35,2 cm. L’exemplaire de l’estampe indique Nicolas Poussin inventeur et peintre du modèle, dans le coin inférieur droit (voir ci-après).

Œuvres en rapport

La réception du Dauphin dans la Confrérie du S. Rosaire
Claudine BOUZONNET-STELLA (1636-1697), dessinateur[1]
S. d. [1661-1665]
Encre, pinceau et lavis d’encre grise et noire sur traits de pierre noire. Inscriptions à la plume et encre brune
58,8 x 43,4 cm
France, Paris, musée du Louvre, Département des Arts graphiques, collection Edmond de Rothschild, 26787 LR, recto.

© RMN-Grand Palais – T. Le Mage

 

[1] Sur ce dessin et son attribution, voir 2006, Laveissière , p. 235-236, n° 174 ; fig. p. 236.
Commentaire
Claudine Bouzonnet-Stella faisait elle-même partie de la confrérie du Rosaire établie au couvent de l’Annonciation, rue Saint-Honoré[2].

[2] Jules-Joseph Guiffrey, « Testament et inventaire des biens, dessins, planches de cuivre, bijoux, etc., de Claudine Bouzonnet-Stella rédigés et écrits par elle-même, 1693-1697 », Nouvelles archives de l’art français, 1877, ici p. 11.

[L’Agonie du Christ]
Claudine BOUZONNET-STELLA (1636-1697), graveur
D’après Jacques STELLA (1596-1657), dessinateur
S. d.
Burin
Feuille : 46,4 x 35,2 cm
France, Paris, Bibliothèque nationale de France, AA3-FOL (Bouzonnet-Stella, Claudine), p. 37.

© Claire Rousseau

 

 

 

L’IFF, t. 2, p. 82, n° 15-25, indique : « suite [dix pl. ], dont les dessins ont été à tort attribués à N. Poussin ; elle a été exécutée en réalité d’après des compositions de Jacques Stella, dont le nom figurait sur des épreuve de la collection P. de Baudicour. Les cuivres, non achevées lors du décès de Claudine Bouzonnet, furent légués par elle, avec les originaux et les autres cuivres en sa possession, à son cousin, Michel de masso, de Lyon, qui les fit terminer et les édita en substituant le nom de Poussin à celui de Stella ».