Rosaire


ROSAIRE / PLACARD (PARIS, 1622-1671)

[Hortus Conclusus]
GRAVEUR NON IDENTIFIÉ
S. d. [1622-1671]
Burin
Feuille : 55,2 x 42,7 cm
Belgique, Bruxelles, KBR,
S.IV. 86246.

© Claire Rousseau

 

 

 

 

 

Lettre
1. Sous le trait carré de l’image
[à gauche, en latin] :
Carpe Sacras Pia dextra Rosas seu germina vitæ / quæ tinxit xrs [abréviation de christus surmontée d’un trait horizontal] sanguine, Lacte parens.
[à droite, en français] :
Prens ce sacré Rosier, comme germe de vie, / teint au sang de Jesus, & au Laict de marie.
2. Dans le haut de l’image, sous la bordure supérieure, dans un rayonnement
[les quatre consonnes hébraïques complétées au milieu du mot par les trois voyelles du nom divin Adonaï]
3. Dans un phylactère au-dessus de la tête de la Vierge Marie
sicut dies uerni circum dabant eam flores rosarum[1]
4. Noms des bienheureux à l’intérieur des médaillons qui forment le cœur des roses de la première couronne autour de la Vierge, en partant du médaillon en bas à gauche
S. petrus martir ; S. thomas aqu. ; S hiacintus ; B ludouicus Bertrandus ; B. Jacobus Salomon ; S. Catharina Senensis. ; B. agnes de montpolit ; B. albertus magnus ; B. ambrosius Senensis. ; S. Raymundus de peniat ; S. Vincentius ferreo. ; S. antoninus archiep. fl.
5. En forme d’auréoles autour de la tête des saints debout dans le jardin
[rangée de gauche] :
B. Reginaldus ; B. Benedictus. ij. P m ; B. augustinus ; B. Sadoc. ; B. galterus ; B. Jacobus aleman ; B. Margarita.
[au centre] :
S. Dominicus ; B. Alanus
[rangée de droite] :
B. Jordanus. ; B. Pius. V. P. m. ; B. Joannes Dominici ; B. Gonzall. Telmus. / B. henricus suso ; B. Jacobus de meuania ; B. Columba.
6. Devise autour du blason de l’Ordre, en partant du haut et en tournant dans le sens des aiguilles d’une montre
laudare, benedicere et prædicare. Christu, maria et rosarium.
7. Sous la balustrade du jardin, de part et d’autre du blason
Conuentus. S. mariæ annuntiatæ parisiensis ordinis. ff. prædicatorum / Congregaois S. ludouici Inuenit & sacratissimi Rosarij Reginæ D D D.

[1] Il s’agit d’un extrait d’une antienne des complies du petit office de la Vierge.

Image
L’estampe présente un jardin clos par une balustrade, vu en perspective plongeante.
Le jardin est dominé par un immense rosier dont les branches s’épanouissent de manière circulaire. Au pied de ce rosier se tiennent saint Dominique à gauche et le bienheureux Alain de la Roche à droite. Dominique se contente de toucher le tronc de l’arbuste tandis qu’Alain l’arrose avec l’eau d’une amphore. Au centre de la floraison du rosier, la Vierge Marie est assise dans une rose, l’Enfant Jésus sur le genou gauche. La Vierge et l’Enfant tendent de la main droite un chapelet. Tous deux sont auréolés et deux anges couronnent de roses la Vierge tout en tenant un phylactère au-dessus d’elle. À la verticale de la Vierge, toujours dans l’espace du rosier, la colombe de l’Esprit-Saint, tandis qu’au-dessus du rosier apparaît la gloire divine. Une première couronne d’élus dominicains est figurée autour de la Vierge, chaque bienheureux étant représenté avec ses attributs et son nom au cœur d’une fleur. Une deuxième couronne plus extérieure montre les scènes des mystères, toujours au cœur de roses, dans des médaillons cernés de perles du rosaire. La lecture se fait en partant du bas à gauche et en remontant dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. De part et d’autre du disque central du rosier des anges offrent rosaires et roses.
Le rosier est planté dans un parterre aux multiples fleurs dont certaines sont botaniquement identifiables. De chaque côté du parterre une rangée de cinq frères et une sœur forme une haie d’honneur. Chaque religieux reconnaissable à ses attributs et à son nom inscrit en auréole porte à la main droite un chapelet. Il en est de même pour saint Dominique et le bienheureux Alain.
Le jardin clos comporte deux entrées d’honneur gardées chacune par un dominicain.

États
Un seul état : Belgique, Bruxelles, KBR, S.IV. 86246 ; France, Paris, Bibliothèque nationale de France, Rc mat 26 Fol., vol. 1353 ; Re 13, t. 5, p. 232 (épreuve très rognée sur la gauche)

Commentaire
Seule la présence des saints et bienheureux dans les roses autour de la Vierge permet de proposer un terminus a quo et un terminus ad quem pour la réalisation de cette estampe.
Louis Bertrand, canonisé en 1671 avec Rose de Lima, n’est ici que bienheureux et Rose de Lima n’est pas représentée. Il faut donc envisager une date antérieure à 1671 et même sans doute avant 1668, date de la béatification avec éclat de Rose de Lima.
La concession de culte pour Jacques Salomon fut accordée en 1621, celle pour Ambroise Sansedoni en 1622. Il est vraisemblable que leur mise à l’honneur sur l’image est postérieure à ces reconnaissances. Toutefois, le titre de bienheureux décerné aux membres de l’Ordre morts en odeur de sainteté doit être considéré avec prudence. Il ne signifie pas obligatoirement, malgré les prescriptions papales, que les religieux aient déjà reçu une reconnaissance officielle de leur culte. Par exemple, le pape Pie V est ici appelé bienheureux alors qu’il ne fut béatifié officiellement qu’en 1672, soit un an après la canonisation de Louis Bertrand. La partition entre bienheureux dans le jardin et bienheureux dans les roses au plus près de la Vierge ne paraît pas non plus probante.

Une recherche reste à conduire pour trouver un écrit dans lequel figurerait l’invitation à prendre le Rosaire « teint au sang du Christ et au lait de Marie ». Les origines d’un tel propos s’enracinent dans la tradition médiévale qui voyait dans le pain eucharistique, le corps du Christ qui fut nourri du lait de sa mère et dans le vin, le sang jailli de la plaie du côté. Dès lors, se nourrir du sang du Christ et du lait de Marie va devenir un idéal aussi bien mystique que missionnaire.
Dans le Ci nous Dit (vers 1313-1330), Saint Bernard, troublé de devoir prêcher devant l’évêque de Châlons, est nourri du lait de Marie et en reçoit l’éloquence. Toujours au XIVe siècle, Henri Suso relate la lactation dont bénéficia saint Jean Chrysostome, bouche d’or, et la sienne propre étanchant sa soif mystique[1]. Peut-être prit-il appui sur les exempla du Traité des diverses matières à prêcher du dominicain Étienne de Bourbon qui, dès 1250-1261, relata l’histoire d’un religieux craignant de prêcher. Plongé en prières durant la nuit, il vit apparaître la Vierge [une belle dame] qui lui dit de sucer ses seins. L’effet du don fut une éloquence aisée et fervente. Alain de la Roche eut-il lui aussi connaissance de ces écrits diffusés par des membres de son Ordre ? Au XVe siècle, il diffusa la légende selon laquelle Saint Dominique, épuisé et découragé, fut revigoré par le lait de la Vierge et envoyé prêcher le Rosaire. Alain de la Roche prétendit avoir joui des mêmes privilèges. Ses récits furent repris et édités au XVIIe siècle, tant en Allemagne sous la plume de Jean André Coppenstein, qu’en France par Jean Giffre de Rechac[2].

Si l’iconographie cistercienne naquit dans le Nord-Est de l’Espagne dès la fin du XIIIe siècle, celle du Rosaire arrosé par le sang du Christ et le lait de la Vierge est bien plus récente, et davantage rhénane et flamande qu’espagnole. Pour la période étudiée, le Germanisches Museum de Nuremberg conserve une estampe d’École allemande des environs de 1650 où le jardin clos des quinze rosiers des mystères est arrosé depuis les cieux par les jaillissements de sang des cinq plaies du Christ et celui, non moins abondant, de lait, du sein de Marie[3]. Les rosiers sont de surcroît cultivés par des dominicains.
Dans le présent placard, seule la lettre inférieure évoque cette tradition iconographique et spirituelle dont l’évolution procéda de glissements textuels en glissements iconographiques et d’un entremêlement des thématiques de l’eucharistie et de la prédication, par le biais de ce lait qui nourrit la chair du Verbe incarné.
La thématique est également associée à récitation du Rosaire et à la méditation sur les mystères glorieux en faveur des âmes du purgatoire. Ainsi dans l’ouvrage bruxellois de 1728, Le Paradis des ames chrestiennes, l’auteur propose de dire l’oraison suivante avant la récitation de la dizaine associée au couronnement de la Vierge :

« La Sainte Vierge assise dans le Trône de la gloire, fut déclarée la Souveraine Intendante des Finances & des richesses du Ciel, & reçût en même tems tous les honneurs & acclamations des Anges & des Saints du Paradis.
« Ô Imperatrice du Ciel & de la Terre, vous avez été proclamée dans le Ciel le Refuge assuré de tous les désolez, acquittez-vous donc de cette charge, employant vostre credit auprès de Dieu, en faveur de toutes les Ames du Purgatoire : attirez-les à vous, ou du moins rafraichissez-les du Sang de JESUS, ou du Lait de vos sacrées Mamelles. Un Pater. Dix Ave[4]. »

Il est donc proposé que les âmes du Purgatoire vivent la même expérience que saint Bernard, saint Dominique, le bienheureux Alain de la Roche, etc. et cette faveur exceptionnelle est rattachée à la récitation du Rosaire par les vivants.

[1] Sur les liens entre lactation et éloquence, voir Cécile DUPEUX, « La lactation de saint Bernard de Clairvaux. Genèse et évolution d’une image », Françoise Dunand ; Jean-Michel Spieser ; Jean Wirth, L’image et la production du sacré, Paris, Méridiens Klincksieck, 1991, p. 165-193.
[2] Jean André COPPENSTEIN (?-1627), B. Alanvs de Rvpe redivivvs de Psalterio sev Rosario Christi ac Mariæ : eivsdemqve Fraternitate Rosaria. Auctore R. P. F. Ioanne Andrea Coppenstein mandalensi, Ordinis Prædicatorum Theologo…, Coloniæ Agrippinæ, Sumptibus Petri Henningij Bibl. Colon., Anno 1624, p. 96-105 et 106-110. Jean GIFFRE DE RECHAC (dit de Sainte-Marie, 1604-1660), La vie du Glorievx Patriarche S. Dominiqve fondatevr et institvtevr de l’Ordre des Freres Prêcheurs, Et de ses premiers seize Compagnons : avec la fondation de tovs les Couuens & Monasteres de l’vn & l’autre sexe, Dans toutes les Prouinces du Royaume de France, & dans les dix-sept du pays-Bas. Par le Reuerend Pere Iean de Rechac, dit de Sainte Marie, Religieux du Couuent de l’Annonciation de Paris, de l’êtroitte Obseruance, de l’Ordre des Freres Prêcheurs, & Historien general du même, A Paris, Chez Sébastien Huré, ruë Saint Iacques, au Cœur-bon, 1647, p. 169-171 et 788-792.
[3] Rosenkranz, vers 1650. Burin, épreuve rognée : 30,3 x 28 cm. Inv. HB18656, Germanisches Museum, Nuremberg, Allemagne.
[4] F. G. VANDE VELDE (?-?), Le Paradis des ames chrestiennes, contenant Le Pseautier de la Vierge Marie, & la Maniere d’employer le jour au Service de Dieu. Avec plusieurs autres Prieres, Offices, Litanies & Exercices de Devotion Chrestiennes. Le tout assemblé par M. F. G. V. V. Prêtre, Augmenté de nouveau des Oraisons pour reciter le Rosaire, A Bruxelles, Chez Eugene Henry Fricx, Imprimeur du Roy, vis-à-vis l’Eglise de la Magdelaine, 1728, p. 439.