Campanella, Tommaso


TOMMASO CAMPANELLA (PARIS, 1639-1640)

R. P. Thomas Campanella
Balthasar MONCORNET (1598-1668), graveur (?) et éditeur
S. d. [1639-1640]
Burin
C. de pl. : 16 x 12 cm
France, Paris, Bibliothèque du Saulchoir, B732.

© Claire Rousseau

Lettre
1. Sous la bordure ovale
R.P. THOMAS CAMPANELLA Ordinis Prædicatorum / Turbæ Peripateticæ Euersor Eximius Claruit Romæ et Lutetiæ. / CAMPANELLAM nunc audire, et cernere mallent : / quis rectè, et quantus fuerit, sua scripta loquuntur. / Parentauerunt Chamahistæ, I. Mittannour meminit. / B. Moncornet exc
2. À la hauteur du nez du sujet
IESUS est / mea Doctrina [= devise ou parole fréquente de Thomas Campanella ?]
3. Sous les armes parlantes, en haut à gauche de la bordure ovale
Propter / Sion non / tacebo / Isa. 61.

Image
Tommaso Campanella est présenté à mi-corps, de ¾ gauche pour le corps et de profil pour le visage. Imberbe, le visage présente des traits anguleux et une forte arête nasale.
Le capuchon du capuce couvre la tête et la chape noire masque totalement l’habit blanc des Prêcheurs.
Le fond est en tailles ovales, hachurées derrière la tête et en avant de l’épaule pour former des ombres portées, avec une inscription sur deux lignes devant le nez du sujet.
Hors bordure : armes parlantes en haut à gauche (un index pointe vers une cloche surmontée d’une étoile à cinq branches ) et, à droite en haut, (trois brandons de sable allumés, posés l’un sur l’autre)

États
Premier état, celui décrit : France, Lille, Bibliothèque municipale, cod. 461, p. 385 ; Paris, Bibliothèque nationale de France, SNR3 (Moncornet) ; Bibliothèque du Saulchoir, B732
Second état : La bordure ovale a été ornée de feuilles. La date de 1658 est gravée à gauche de l’ovale. France, Paris, Bibliothèque nationale de France, N2 FOL. (Campanella), t. 249 ; SNR3 (Moncornet) ; ED-81-BOITE FOL, p. 42

Bibliographie
1903, FLANDRIN ; GUIBERT, p. 520, n° 11269 ; 1964, FIRPO, p. 25-30 ; 1995, ROHFRITSCH, vol. 1, p. 106, 109-113, 130 ; vol. 2, pl. 23 ; Fiche n° 158 ; 2007, CANONE, p. 241-251

Commentaire
Edmond Rohfritsch propose sans justification la date de 1645 pour l’exécution du premier état, soit six ans après la mort de Campanella.
Faut-il faire remonter la date à 1640 au moment où, suite à la mort de leur frère Thomas, les Prêcheurs s’attachent à diffuser ses écrits, exploitant ainsi sa notoriété ? Pour l’heure, aucun frontispice reprenant cette estampe n’a été repéré.
La mention dans la lettre des hommages rendus à Tommaso Campanella et de la reconnaissance (posthume) dont il jouit suggère une estampe commémorative, sans être pour autant un memento puisqu’elle n’indique pas de date de décès. Elle serait alors à dater de 1639, choix opéré et justifié par Luigi Firpo .
La date de 1658, date certaine du second état, n’est pas plus aisée à justifier.
Le premier état du cuivre semble avoir servi de modèle à Sebastian Furck (Alterkülz vers 1598-1655/1656 Francfort-sur-le-Main), graveur germanique, qui produisit un portrait en contrepartie (146 x 105 mm), déjà répertorié en 1654 dans la neuvième partie de la nouvelle édition de la Bibliotheca Chalcographica[1].
Balthasar Moncornet souhaita-t-il contrecarrer les copies en tirant de nouvelles épreuves de son cuivre ?
À partir de 1647 et jusqu’à sa mort, Isaac Bullart (1599-1672) collecta des portraits dessinés ou/et gravés, destinés à illustrer son Académie des sciences et des arts, contenant les Vies et les Éloges Historiques des Hommes Illustres[2]. Parmi ses manuscrits et ceux de son fils Jacques-Ignace, conservés à la Bibliothèque municipale de Lille (Ms. 461-463) figure une épreuve non datée de l’estampe de Balthasar Moncornet collée sur une page, en dessous de laquelle est rédigée une partie de la notice biographique de Tommaso Campanella (Ms. 461 [818], p. 385 ; voir ci-après). Faut-il en déduire que Balthasar Moncornet aurait répondu à une sollicitation d’Isaac Bullart et aurait repris le cuivre à son intention ? Dans l’édition de l’ouvrage un portrait gravé par Nicolas de Larmessin a remplacé le portrait de Balthasar Moncornet, peut-être par volonté d’harmonisation du style des gravures mais plus vraisemblablement parce que la famille Bullart acquit entre temps un dessin d’après un portrait peint italien du dominicain et le choisit comme modèle de l’œuvre gravée éditée, par souci de conformité avec les caractéristiques physiques du personnage décrit.

Edmond Rohfritsch donne I. Mittannour comme graveur certain. Auguste Flandrin et Joseph Guibert avaient indiqué « Gr. d’après J. Mittannour. – Edité par B. Moncornet », formulation peu claire. Or, l’inscription sous la bordure ovale ne fait qu’indiquer que Jean Mittannour fit mémoire de Tommaso Campanella. Rien ne permet d’en faire un graveur. De plus, la phrase sur la cinquième ligne est de la même taille que les précédentes. Elle clôture le texte.
Tout en conservant l’idée que I. Mittannour était le graveur, Edmond Rohfritsch a eu l’intuition que la clef de lecture du nom se trouvait peut-être dans les langues sémitiques[3]. Marie-Joseph Pierre l’a orienté sur l’arabe. Or, Mittannour[4] est la transcription en lettres latines de la traduction en hébreu du nom Du Four. En hébreu, il s’agit très spécifiquement du four des alchimistes. Luigi Firpo avait déjà opéré l’identification entre I. Mittannour et Jean Du Four (dates non renseignées) qui était phytologue du roi et astronome/astrologue-kabbaliste d’Armand de Bourbon, prince de Conti. Kabbaliste, il se servait constamment de l’hébreu et popularisait à travers ses ouvrages l’astronomie et l’astrologie.
L’énigme demeure pour le terme chamahistæ qu’il faut peut-être relier à une adaptation du terme hébreu chamaïm désignant les cieux[5]. Autrement dit, la lettre mentionnerait l’hommage rendu par les astrologues ou/et les kabbalistes à Tommaso Campanella . L’hypothèse trouve une corroboration dans trois autres planches gravées par Balthasar Moncornet représentant respectivement Nicolas Copernic, Raymond Lulle et Pierre Vignal . Sur la première gravure, le nom de Jean Mittannour est immédiatement suivi de celui de Chamahista ; sur le portrait de Pierre Vignal, la forme chamahista qui suit également le nom Mittannour est sans majuscule. Jean Du Four tient donc à ce que, sur deux gravures, soit indiquée sa principale condition, celle d’astrologue-kabbaliste. Enfin, seul le quatrième état du portrait de Raymond Lulle porte la mention de ex vestustissimo prototypo chamahistico authentico, mais l’expression ne concerne pas Jean Du Four.
Balthasar Moncornet consulta-t-il Jean Du Four en tant qu’astrologue et homme versé dans les langues sémitiques pour rédiger la lettre des gravures ? Jean Du Four salue la mémoire de Tommaso Campanella et du rabbin converti Pierre Vignal, professeur royal d’hébreu (Meminit I. Mittannour). Il garantit que Raymond Lulle fut un homme versé en toute connaissance, conformément au modèle même des anciens astronomes. Enfin, la lettre du portrait de Nicolas Copernic dessine une sorte de lignée d’astronomes : Nicolas Copernic, Rheinold Erasme, astronome allemand, et Jean Du Four qui dévoile lui aussi ce qui est caché.
Il reste que le choix d’un terme à consonance kabbalistique et ésotérique au lieu du mot latin astrologus interroge. À qui étaient destinées les épreuves ? À un cercle restreint de lettrés ou de personnes aisées faisant appel aux services des astronomes/astrologues, tel Jean Du Four ?
Ou bien Jean Du Four aurait-il été lui-même le commanditaire de ces portraits ?
Luigi Firpo tenta lui aussi de résoudre l’énigmatique chamahistæ en le rattachent à la racine grecque chamai- (ramper) et au terme français « chamaille » (évoquant les disputes verbales ). Sans doute le chercheur n’avait-il pas vu les autres estampes employant le mystérieux terme. Il est difficile de penser que Jean Du Four se considéra comme fin bretteur participant à des joutes oratoires académiques.

L’estampe étudiée en cette fiche est vraisemblablement un portrait imaginé du philosophe dans lequel l’artiste a souhaité mettre en valeur les traits saillants de la physionomie de Tommaso Campanella : nez fort, bouche charnue et volontaire, traits anguleux. Un détail significatif manque : la verrue que Tommaso Campanella portait sur la joue. Il faut cependant souligner que le portrait le plus ancien de Campanella, une huile sur toile du peintre calabrais Francesco Cozza, datée de 1630-1631, place la verrue sur la joue droite . Les reproductions en contrepartie ont régulièrement transféré la verrue d’une joue à l’autre. Le graveur semble, pour la pose, s’être inspiré du profil de Jérôme Savonarole reprenant l’idée d’encapuchonner la tête du religieux, tout en donnant au visage des traits plus massifs.
Par les armes parlantes, le nom du sujet et son activité d’astronome sont suggérés ; l’activité intellectuelle de Tommaso Campanella est assimilée à celle du prophète Isaïe, tant par la devise associée que par les torches sur la droite : « À cause de Sion je ne me tairai pas, à cause de Jérusalem je ne me tiendrai pas en repos, jusqu’à ce que sa justice jaillisse comme une clarté, et son salut comme une torche allumée » (Is 62, 1).
Les torches enflammées appartiennent aussi à l’univers de la Kabbale où la torche est symbole de la compréhension. Elles se retrouvent sur les planches des portraits de Nicolas Copernic et de Pierre Vignal. Elles ornent les pages de titre des écrits de Jean Du Four où elles sont alors associées au nom divin (à l’intérieur du triangle formé par les torches) et au verset 1 du psaume 27 : « Adonaï est ma lumière, mon salut » (en suivant l’extérieur du triangle, avec une graphie fautive sur le dernier terme ).
Sans doute faut-il renoncer à l’interprétation de Luigi Firpo qui en faisait un symbole funèbre pour la récente disparition du philosophe et à celle d’Edmond Rohfritsch qui y voyait un « symbole de la lutte contre les hérésies », sans doute parce qu’elles furent également associées à « Maistre Jean Clement Coustelier », pourchasseur des hérétiques et des jansénistes .

Le profil donné par l’estampe fut repris dans des copies en contrepartie germaniques qui mentionnèrent également l’hommage de Jean Du Four (voir ci-après).

[1] IX pars Calcographicæ Bibliothecæ, hoc est continuatio quarta Iconum virorum virtute atque eruditione illustrium singulorum iconibus singulis distichis… sculptore Sebastiano Furckio, Francofurti et Heidelbergæ, impensis Johannis Ammonii bibliopolæ, anno 1654, pl. n * 2 (Paris, Bibliothèque nationale de France – cote : G-5499). Seule cette seconde édition publiée conjointement à Francfort et à Heidelberg mentionne le nom du graveur. Sebastian Furck fut à son tour copié par un artiste dont le nom demeure non renseigné. L’estampe porte dans l’angle supérieur gauche l’indication d’une pagination (« pag. 479 »), ce qui laisse supposer qu’elle fut exécutée pour un ouvrage. Voir en annexe l’épreuve (149 x 81 mm) conservée à Nuremberg (Inv. MP 3558, Kapsel-Nr 59, Germanisches Nationalmuseum).
[2] Isaac Bullart (1599-1672), Académie des sciences et des arts, contenant les Vies et les Eloges Historiques des Hommes Illustres, qui ont excellé en ces professions depuis environ quatre Siècles parmi diverses Nations de l’Europe. Avec leurs Pourtraicts tirez sur des Originaux au Naturel, & plusieurs Inscriptions funebres, exactement recueillies de leurs Tombeaux, par Isaac Bullart, Chevalier de l’Ordre de S. Michel, A Brusselle, chez François Foppens, Libraire, au Saint Esprit, 16952 [première édition en 1682], 2 vol.
[3] Vol. 1, p. 111.
[4] Mi = du (dans le sens « provenant de ») ; ttannour = four. Le redoublement du tav (t) et du nun (n) indiquent la prononciation dure (t) ou redoublée (n) des consonnes dans le mot en hébreu.
[5] À défaut, d’en avoir trouvé du xviie siècle, des dictionnaires spécialisés du xviiie siècle ont été en vain consultés tel celui du bénédictin Antoine-Joseph Pernety : Dictionnaire mytho-hermétique dans lequel on trouve les Allégories Fabuleuses des Poetes, les Métaphores, les Énigmes et les Termes barbares des Philosophes Hermétiques expliqués, A Paris, Quai des Augustins, Chez Bauche, Libraire à Sainte Geneviève & à S. Jean dans le Désert, 1758 (l’édition de 1787 a également été examinée).

Mise en page du premier état de la gravure de Balthasar Moncornet
Isaac BULLART (1599-1672), auteur
S. d. [avant 1672]
France, Lille, Bibliothèque municipale, MS 461, p. 385.

© Lille, Bibliothèque municipale

 

 

 

 

 

R. P. Thomas Campanella
Attribué à Sebastian FURCK (vers 1589-1655/1656), graveur
S. d. [1654]
Burin
C. de pl. : 15 x 10,8 cm

Planche pour Jean-Jacques BOISSARD (1528-1602), et alii, IX pars Bibliothecæ Chalcographicæ, hoc est Continuatio quarta Iconum virorum illustrium, adiectis singulorum iconibus singulis distichis, Heidelbergæ, Impensis Johannis Ammonii bibliopolæ, 1654, p. 9.
Allemagne, Halberstadt, Gleimhaus, Inventar-Nr. P3 Campanella 1.

© Halberstadt, Gleimhaus

R. P. Thomas Campanella
GRAVEUR NON IDENTIFIÉ
S. d. [après 1667]
Burin
Feuille : 13,6 x 7,6 cm
Allemagne, Nuremberg, Germanisches Nationalmuseum, Inventar-Nr. MP 3558, Kapsel-Nr. 59.

© Nuremberg, Germanisches Nationalmuseum